Juste la fin du monde : entre théâtre et cinéma

18/02/2017

Au départ c’était une pièce de Jean-Luc Lagarce. Puis le réalisateur du célèbre Mommy a repris le texte pour l’adapter sur grand écran. Depuis, Juste la fin du monde est devenu un phénomène : entre réédition de l’œuvre originale et réadaptation au théâtre, on peut dire que Xavier Dolan a su remettre au goût du jour une histoire quelque peu tombée dans l’oubli.

 

 

Publié pour la première fois au début des années 2000, ce texte de Jean-Luc Lagarce présente un récit épuré dans une ambiance aussi troublante que tragique. Après s’être forgé une vie sous les projecteurs, loin de ses proches, Louis, jeune trentenaire, décide de rendre une ultime visite à cette famille qu’il n’a pas vue depuis douze années, pour lui annoncer qu’il va mourir.

Il émane de la pièce une tension dramatique imposante, qui repose aussi bien sur la violence des mots et des gestes que des silences. Tour à tour, chaque membre va dessiner le lien qui l’unit – ou ne l’unit plus – au personnage principal. A travers ces différentes scènes, le lecteur découvre alors tout le poids que l’absence de Louis a fait peser sur son entourage. Entre un père qui n’est plus, une mère extravagante, un frère colérique accompagné par une belle-sœur inconnue et une sœur en demande constante d’attention, Louis brille par son silence et sa capacité à encaisser les nombreux reproches dissimulés.

 

 

La mise en scène de cette pièce par Bertrand Marcos, présentée au théâtre de Belleville à Paris, reprend avec une fidélité quasiment religieuse le texte originel. On retrouve l’agencement des mots et des situations recréant la tension dramatique dans un décor qui se limite à un canapé. On plonge à corps perdu dans l’univers de Jean-Luc Lagarce, dans lequel la violence du quotidien fait œuvre. Malheureusement, le jeu des comédiens vient quelque peu obscurcir la qualité d’écriture de l’auteur. Alors que Caroline Marcos et Pauline Deshons brillent par leur capacité à s’imprégner de leurs rôles respectifs – la jeune sœur enthousiaste et la belle-sœur maladroite – Ash Goldeh rend le personnage du frère colérique non crédible et faux.

 

 

Quant au comédien Dimitri Jeannest, il participe à l’un des rares parti-pris du metteur en scène, à savoir dresser un portrait à la fois sombre et élégant d’un homme à la dérive, qui a volontairement perdu sa place au sein d’une famille elle aussi en perte de repères. A travers une alternance entre monologues tragiques, très peu éclairés, et des face-à-face tortueux mais silencieux, la tension présente dans la pièce repose quasiment exclusivement sur lui. Affûté d’un long manteau noir, le jeune homme déambule de personnage en personnage en incarnant la mort qu’il ne va tarder à rejoindre. Comme si ce message mortuaire qu’il n’arrive pas à véhiculer par les mots se fait par le corps

Bertrand Marcos présente donc une adaptation fidèle de Juste la fin du monde qui possède un véritable intérêt quand le jeu des comédiens est au rendez-vous.

 

 

Au contraire, Xavier Dolan impose sa marque en s’emparant du texte de Jean-Luc Lagarce. Entouré par un sextuor d’acteurs dont la qualité de jeu n’est plus à prouver, il reprend très fidèlement les mots de l’auteur, mais se distingue encore une fois par l’univers qu’il crée tout autour. Créneau sur lequel il était aisé de s’engouffrer étant donné le peu d’indications aussi bien vestimentaires que gestuelles présentes dans la pièce…

Le jeune réalisateur confère à chaque personnage un univers distinct, prenant parfois de légères libertés, sur l’âge des membres de la fratrie par exemple (ainsi Louis n’est plus l’aîné mais le cadet, ce qui engendre une relation différente avec son frère notamment). De même, la personnalité expansive de la mère passe par les mots, le ton adopté, mais également par ses vêtements, son maquillage, son parfum. Xavier Dolan a le sens du détail approprié qui accentue l’effet dramatique. Il s’empare également d’un avantage de l’image filmée sur l’image réelle ou les mots, à savoir l’intensité du regard. Ainsi, les jeux de regards, notamment entre Louis et sa belle-sœur Catherine, sont d’une profondeur remarquable. On se perd dans ces longues minutes d’échanges silencieux mais non dénudés de sens… Le regard semble souvent être la seule réponse apportée par Louis aux monologues de ses proches à son attention.

 

 

Enfin, la musique occupe une place primordiale dans ces deux heures de film. Alors que l’adaptation théâtrale de Bertrand Marcos proposait des bruitages souvent maladroits, Xavier Dolan établit une bande-son adaptée, qui amplifie la tension dramatique de certaines scènes. Ainsi, les temps musicaux saturés par les cordes et accompagnés par une lumière crépusculaire aveuglante amplifient la violence des mots et des gestes. On est plongé malgré nous dans cet univers construit avec parcimonie par le réalisateur qui a toujours le choix juste de morceaux musicaux éclectiques, mais qui trouvent un écho chez le spectateur.

 

 

Ces effets visuels et auditifs participent donc à la marque instaurée par Xavier Dolan dans son cinéma, à savoir décupler des émotions et leur effet sur le spectateur grâce à des parti-pris cinématographiques. On adhère ou pas, toujours est-il qu’on ne ressort pas indemne de cette projection !

 

Chroniqueuse littéraire, je suis tombée dans la marmite de livres étant petite. Libraire dans l’âme, attachée de presse dans la vraie vie, je m’attache à transmettre le grand secret de la vie éternelle : la lecture (et la pierre philosophale pour les plus chanceux) !
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