Controverse : Jean Sola, ou le traducteur polémique du Trône de Fer

12/02/2013

 Il y a quelques temps, je vous proposais une critique Trône de Fer, Tome 1, dont je venais tout juste d’achever la lecture (ici), et que je concluais par : «Il s’agit d’un livre très difficilement abordable.». En effet, le niveau de langue est très élevé et demande d’avoir de bonnes bases en vocabulaire et en syntaxe pour s’y sentir à l’aise.

 

 

Et puis, certaines personnes, bilingues, ont réagi à mon article en m’assurant que ce style, cette lourdeur tenait entièrement à la version française, et que la version originale était beaucoup plus facile à lire. J’ai été un peu interloquée.  En parcourant un peu le web, je me suis rendue compte qu’il n’y a pas que moi qui se pose des questions et que les fans sont partagés sur le sujet. La traduction, et vous le savez peut-être déjà, est assez controversée.

 

 

La traduction est-elle si mauvaise ? Dénature-t-elle l’histoire d’origine ? Pourquoi tant de polémique ? J’ai voulu en savoir plus. J’ai donc fait des recherches.

 

Je me suis tout d’abord intéressée au traducteur. Le roman est sorti aux USA en 1996 et traduit en France en 1998 par Jean Sola, un angliciste. Il est le seul à avoir produit une traduction française à ce jour.

 

Parmi le nombre incalculable d’articles sur le sujet, j’ai pu comprendre que la traduction de certains mots clefs de l’histoire a été assez contestée (et contestable). Je ne prendre qu’un seul exemple : le loup-Garou.

 

C’est sous ce terme là que les animaux de compagnies des enfants Stark nous sont présentés dans la traduction française. Or, dans la version originale, il s’agit de Direwolf, et vous avez pu le constater, point de transformation à la pleine lune dans Le Trône de Fer. On se rend compte que la description des loups des Stark fait en réalité référence à un mélange de canis dirus, un loup préhistorique d’Amérique du Nord (plus gros que le loup gris), de Warg (aussi connu chez Tolkien) et à d’autres grands loups non métamorphes des légendes nordiques pour l’adapter au Nord de Westeros. Rien à voir, donc, avec un loup-garou tel qu’on le connait actuellement.

 

Lors d’une interview donnée par La Garde de Nuit à Jean Sola, une question sur ce choix lui a été posée. Voici sa réponse : « Faute de mieux. Et parce que le roman se déroule dans une société hors du temps et des références habituelles. ». (Vous pouvez retrouver le reste de l’interview ici.) Convaincu par le choix du traducteur ? Moi, pas tellement … Et ce n’est pas le seul mot qui fait polémique. Passons.

J’ai pu aussi comprendre que le style de George R.R. Martin est globalement qualifié de sobre, ce qui ne correspond pas du tout à la traduction de Jean Sola. Par acquis de conscience, et parce que j’aime me faire une opinion par moi-même, j’ai voulu jeter un coup d’œil au texte original. Pour m’aider dans ma démarche, j’ai confronté les deux premiers paragraphes du premier chapitre du tome 1 :

 

Texte original

The morning had dawned clear and cold, with a crispness that hinted at the end of summer. They set forth at daybreak to see a man beheaded, twenty in all, and Bran rode among them, nervous with excitement. This was the first time he had been deemed old enough to go with his lord father and his brothers to see the king’s justice done. It was the ninth year of summer, and the seventh of Bran’s life.

The man had been taken outside a small holdfast in the hills. Robb thought he was a wildling, his sword sworn to Mance Rayder, the Kingbeyond-the-Wall. It made Bran’s skin prickle to think of it. He remembered the hearth tales Old Nan told them. The wildlings were cruel men, she said, slavers and slayers and thieves. They consorted with giants and ghouls, stole girl children in the dead of night, and drank blood from polished horns. And their women lay with the Others in the Long Night to sire terrible half-human children.

Traduction de Jean Sola

Dès l’aube, alors qu’ils se mettaient en route pour assister à l’exécution, un petit froid limpide et sec leur avait dénoncé la fin prochaine de l’été. Ils étaient vingt, et Bran exultait de se trouver des leurs pour la première fois. Enfin, on l’avait jugé d’âge à accompagner le seigneur son père et ses frères et à contempler la justice du roi ! En cette neuvième année d’été, il avait sept ans révolus.

A en croire Robb, l’homme qu’on venait de tirer de la petite forteresse nichée au creux des collines était l’un des sauvageons inféodés à Mance Rayder, roi de l’au-delà du Mur. Et leur seule évocation rappelait à Bran tant de contes narrés au coin du feu par Vieille Nan qu’il en avait la chair de poule. Elle les disait si cruels… Des faiseurs d’esclaves, des pillards, des égorgeurs. Qui, acoquinés avec géants et goules, enlevaient les petites filles, au plus noir des nuits, trinquaient avec des cornes emplies de sang. Pendant que leurs femmes forniquaient avec les Autres, là-bas, dans les ténèbres sempiternelles, et en concevaient des monstres à demi humains.

 

Je n’ai eu aucun mal à comprendre ces deux premiers paragraphes en anglais, malgré mon niveau moyen et mon cruel manque de vocabulaire. Les phrases sont simples, structurées, plutôt courtes, exprimant une seule idée à la fois. Au vue de la traduction, je m’attendais à beaucoup plus dur que ça …

 

La différence de longueur n’est pas un élément probant, le français met toujours beaucoup plus de mots que l’anglais pour exprimer la même chose. Mais ce qui me frappe, c’est l’amalgame de phrases que fait le traducteur. Jean Sola prend plusieurs phrases, ou morceaux de phrases, pour en faire une seule beaucoup plus longue, dans laquelle les propositions s’entremêlent. Je trouve que cela rend la lecture beaucoup plus complexe.

 

 

Si la traduction devait totalement coller au texte d’origine pour les deux premières phrases, cela donnerai quelque chose comme ça, pour les deux premières phrases uniquement :

 

Traduction littérale, au plus proche du texte

Le jour s’était levé clair et froid, dans un éclat qui laissait voir la fin de l’été. Ils avançaient dans l’aube pour voir un homme se faire décapité, vingt en tout, et Bran chevauchait parmi eux, nerveux d’excitation.

Traduction de Jean Sola

Dès l’aube, alors qu’ils se mettaient en route pour assister à l’exécution, un petit froid limpide et sec leur avait dénoncé la fin prochaine de l’été. Ils étaient vingt, et Bran exultait de se trouver des leurs pour la première fois.

 

De même, je trouve que les termes manquent de précision pour certains et sont trop poussés pour d’autres dans la traduction: « to see a man beheaded », (pour voir un homme se faire décapiter), devient « pour assister à l’exécution » et « to see the king’s justice done » (pour voir se faire la justice du roi) devient « contempler la justice du roi ». Certes ce sont des détails, mais je pense que répétées tout au long du texte, ces modifications peuvent, non pas être gênantes dans la compréhension du texte, mais fatigantes à la lecture.

 

 

Après se pose la question de l’esthétisme qu’on veut donner au texte. La traduction littérale est plus simple, mais moins poétique, moins jolie, quoique … Jean Sola a clairement élevé volontairement le niveau de langue et voulu donner un autre visage au texte de George R.R. Martin, c’est un parti pris, comme pour toute traduction d’ailleurs je pense. Doit-on l’en blâmer ? Aurait-il dû être plus modéré dans  son interprétation du texte ? Chacun pèsera le pour et le contre, et se fera sa propre opinion sur le sujet.

 

Quoi qu’il en soit, le travail de Jean Sola est aujourd’hui terminé puisque Pygmalion a déclaré en mars 2011 que ce sera désormais Patrick Marcel qui reprendrait le flambeau de la traduction du Trône de Fer pour les tomes à venir.

Illustrations : Marc Simonetti, John Picacio, Gary Jamroz.

 

 
 
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