Au début de l'amour - Une Emma Bovary revisitée ?

08/05/2017

Titre : Au début de l’amour

Auteur : Judith Hermann

Éditeur : Milady

Prix : 6,90 €

Parution : 17 mars 2017

Nombre de pages : 192 pages

Genre : Thriller, Contemporain

Résumé : Stella mène une existence sans histoire dans un paisible quartier résidentiel de banlieue, avec son mari et sa fillette de quatre ans. Un jour, un inconnu sonne à sa porte. Elle ne l’a jamais vu, il veut lui parler, il insiste. Pour Stella, c’est le début d’un cauchemar. Mais à la peur légitime se mêlent des sentiments plus troubles. Peu à peu, insidieusement, cet homme remet en question les fondements mêmes de sa vie.

Conte philosophique, roman gothique, thriller contemplatif, Au début de l’amour est tout ça à la fois, sans vraiment rentrer dans un genre littéraire. L’histoire est simple, déjà vue : une jeune femme dans une vie bien établie, avec famille, maison, jardin. Son travail à mi-temps lui offre des heures libres qui semblent s’étaler indéfiniment. Bref, Stella possède une vie que beaucoup pourraient lui envier. Jusqu’au jour où un élément perturbateur va venir briser ce quotidien paisible, révélant ainsi les rouages déjà défectueux de cette vie idéale.

Tantôt cachée derrière la fenêtre de sa maison banlieusarde, tantôt attablée le stylo à la main et la tête dans les nuages, Stella a tout d’une Emma Bovary des temps modernes. La dimension contemplative s’insinue dans la plume de Judith Hermann, créant alors une ambiance sombre et décalée au récit. A la littérature française s’ajoute alors l’écriture allemande contemporaine qui propose un style particulier, déroutant : le ton est bref, tranchant, observateur, contemplatif et affirmatif même lorsqu’il interroge. L’enchaînement des phrases se fait de manière hachée, si bien qu’il est difficile de ressentir les émotions engendrées par les situations, les comportements des personnages. Excepté un profond malaise face à la relation entre Stella et son harceleur Mister Pfister.

Outre cette écriture comparable à un véritable exercice de style, manquant quelque peu de naturel, l’ambiance générale accordée au récit est elle aussi déroutante. A commencer par le nom des personnages : alors que leur rencontre semble relever du conte de fées, Stella et Jason possèdent des prénoms communs, stéréotypes des américains banlieusards à la culture très limitée. Ce choix romanesque suscite le premier élément cocasse, décalé de l’intrigue, mais auquel on s’accommode finalement vite.

Un autre élément romanesque notable vient de la construction du récit : construit comme un thriller, celui-ci en revêt les codes tout en les détournant. Ainsi, l’élément perturbateur qui vient briser l’harmonie solidement établie dans l’incipit se trouve être une personne extérieure, sans aucun indice sur sa provenance, son passé ou même son physique : il s’agit d’un homme. Ce manque d’informations contribue à l’ambiance pesante qui s’installe dès le début de l’intrigue. Comme dans bon nombre de thrillers, celle-ci évolue selon un rythme crescendo : l’atmosphère devient de plus en plus lourde, la tension monte, jusqu’à exploser en apothéose après un retournement de situation spectaculaire. On estime alors que le thriller est réussi lorsqu’il se termine là où on ne l’attend pas, conférant au passage un moment intense en émotions.

Dans Au début de l’amour, ce même schéma est adopté pour ensuite être retourné, si bien que l’auteure semble s’amuser ou bien se détourner simplement des codes. La tension est présente rapidement et ne nous quitte plus jusqu’à la dernière page : le moment d’apothéose arrive par surprise, au détour d’une page, et très rapidement s’efface pour finalement laisser le lecteur perplexe lorsqu’il referme le livre. Toutes les possibilités de sens s’ouvrent alors à lui. La question cruciale du roman ne trouve pas de réponse définitive : mais que voulait ce mystérieux Mister Pfister ?

Un thriller contemplatif allemand original, qui reprend les personnages et les codes de la littérature contemporaine pour finalement les tordre et s’en affranchir. Défi réussi, qui rend la lecture intéressante mais parfois rude et difficile. En refermant ce court roman, on ressent encore la violence des mots portés par une écriture rêche et dissonante.

Chroniqueuse littéraire, je suis tombée dans la marmite de livres étant petite. Libraire dans l’âme, attachée de presse dans la vraie vie, je m’attache à transmettre le grand secret de la vie éternelle : la lecture (et la pierre philosophale pour les plus chanceux) !
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