Les studios Laika : nouveaux maîtres de l’animation ?

03/09/2017

Si les évolutions technologiques ont permis des avancées dans de nombreux genres de films, on peut penser que c’est le domaine de l’animation qui en a le plus bénéficié. En effet, on peut constater au fur et à mesure des années une approche quasiment photo réaliste dans le domaine du numérique. Mais, derrière des gros studios comme Dreamworks ou Pixar, d’autres studios subsistent en essayant d’offrir quelque chose d’autre, d’original. C’est exactement le cas des studios Laika, qui disent carrément sur leur site « connecter le neuf avec l’intemporel pour raconter des histoires qui durent ». Aujourd’hui, revenons donc sur les quatre films qu’ils ont produits, reflétant tous un challenge aussi bien technique que narratif.

Commençons par « Coraline », réalisé par Henry Selick, également metteur en scène de « L’étrange Noël de Mr Jack ». Le film est une adaptation du roman de Neil Gaiman, romancier connu pour jouer avec les codes du genre (cf « Stardust ») tout en offrant des univers uniques. L’histoire est celle de Coraline Jones (Dakota Fanning), petite fille qui s’ennuie dans sa nouvelle maison. Elle va alors découvrir un autre monde, reflet parfait de sa réalité. À moins que cette perfection ne soit que de façade…

Qui, enfant, ne s’est jamais plaint d’être à un moment ou un autre mis de côté par ses parents ? Qui n’a jamais rêvé plus jeune de voir tous ses souhaits, tous ses caprices exaucés ? Ces interrogations sont les bases même du récit de Neil Gaiman, et Henry Selick arrive à les exploiter sur grand écran. L’autre monde fait preuve d’une photographie plus colorée ainsi que d’une animation moins saccadée (cf la scène des souris, à tomber d’émerveillement) tandis que le monde réel est plus gris, rigide dans ses mouvements. Mais au fur et à mesure de l’avancée du récit, cet aspect merveilleux va s’étioler pour laisser place à du creux (la partie « non construite ») mais surtout à de la peur, déjà amenée dans son générique de début avec cette petite poupée vidée pour être remodelée de manière à attirer une autre victime. Ainsi, si les enfants pourraient être terrifiés par l’imagerie du film, c’est également le cas pour les adultes qui y verront quelque chose de dérangeant sur la manière dont une créature kidnappe des jeunes pour assouvir ses besoins…

« Coraline » est ainsi un film d’animation à l’esthétique travaillée, que ce soit dans sa gestion de l’animation (par l’usage de la stéréoscopie) ou encore par son imagerie (la signification derrière les insectes). Henry Selick prouve une nouvelle fois qu’il arrive à gérer de l’animation tout public tout en étant assez dérangeante pour se poser des questions et intriguer (voir ces deux zooms pour exprimer le malaise de Coraline en voyant les « yeux » de ses « autres parents »). Le film est ainsi tout aussi beau sur sa forme qu’il questionne sur son fond. Il vaut mieux ainsi une existence ennuyante mais concrète que ce qui ressemble à un monde parfait où tout est factice. En effet, c’est ainsi que l’on peut reconnaître le véritable amour, les véritables gestes qui touchent et les attentions qui comptent alors qu’il est facile de vendre du vent. Henry Selick signe donc une véritable réussite animée, un conte qui n’oublie pas les origines macabres de ceux-ci afin d’appeler les enfants à faire attention aux promesses trop belles pour être vraies, sous peine d’être la proie de monstres malheureusement bien réels…

Le film suivant, « L’étrange pouvoir de Norman », va suivre cette forme d’étrangeté mais prendra une tournure plus proche de la comédie horrifique à la « Shaun of the dead » que de l’horreur animée qui seyait à « Coraline ». L’histoire est celle de Norman, jeune garçon vivant à l’écart de ses camarades à cause de son don de voir les personnes décédées. Cette vision lui sera pourtant bien utile quand la sorcière de sa ville tentera de renaître et fera apparaître des morts-vivants.

À priori, le récit aurait pu prendre une tournure assez simpliste en jouant sur la référence simple mais sans âme. Or, c’est l’inverse qui se produit. Les véritables « zombies » du récit sont ainsi les habitants de la ville, agissant par peur et sans réflexion aucune. Les clins d’œil nourrissent les personnages tout en amenant de l’amusement. Mais bien plus encore, la nature de la méchante sorcière amène de la complexité et de la réflexion au public. C’est bien un point qu’il faut reconnaitre aux films du studio Laika : offrir du divertissement familial embrasant la réflexion plutôt que jouer la carte de la puérilité. Les agissements des morts-vivants seront ainsi expliqués par une crainte de l’inconnu, cette même crainte qui nourrit donc les habitants à attaquer ce qui sort de la norme. Ainsi, Norman, par sa personnalité et son don, est vu comme un danger et une menace par rapport à une société qui s’est construite en véhiculant des messages manichéens (la sorcière est  méchante, les autres sont gentils). Mais le monde est bien plus gris et ce qui sort de la norme sociétale ne représente pas toujours un danger pour la population. Bien au contraire : c’est en déclarant aveuglément comme dangereux tout ce qui sort des idées préconçues que l’on se crée le véritable danger. Le danger, ce n’est pas l’étrange ou l’inconnu, c’est le fait de ne pas vouloir les comprendre et chercher à les détruire aveuglément.

En ce qui concerne la partie technique, il n’y a toujours rien à redire de négatif, notamment au vu de la conciliation de techniques modernes et anciennes. Ainsi, les différentes animations des visages sont créées à l’aide d’imprimantes 3D après modélisation sur ordinateur. Cela a permis notamment une précision exemplaire sur la recréation de certains détails des têtes, là où cela nécessitait auparavant d’être refait entièrement manuellement. Il fallait également concilier la technique avec un tournage en trois dimensions afin de correspondre aux caméras utilisées pour ce type de production. Cet aspect travaillé techniquement se retrouve aussi dans la création des décors et des détails, notamment l’imagerie des fantômes, assez violente quand on se concentre assez bien sur leur représentation et leur décès. Si l’on ajoute à cela un climax cauchemardesque pour mieux amener à une forme d’apaisement, c’est la preuve que l’on peut concilier divertissement familial, un travail sur le fond (peut-on parler de happy end quand l’on voit que les citadins rejettent leur violence sur un aspect grégaire ?), la forme (la manière dont la sorcière est représentée lors du climax) et une confiance en l’esprit des enfants. Là où beaucoup de productions du genre usent d’aliénation intellectuelle et de médiocrité, « L’étrange pouvoir de Norman » prouve que l’on peut faire quelque chose de plus grand pour tout le monde.

Leur troisième film, « Les Boxtrolls », va prendre une approche plus britannique dans son style. L’histoire suit Egg, un jeune garçon élevé par les Boxtrolls, des petites créatures qui récupèrent des détritus pour créer. Mais lorsque leur nombre diminue de plus en plus, Egg va alors entrer en contact avec les humains qui habitent au-dessus de lui afin de sauver ses amis…

Encore une fois, on sent le travail acharné dans chaque petit détail du film, que ce soit ses accessoires ou ses décors (l’eau, nom d’une boule de plasticine !). Malheureusement, certains se sont mis en colère en apprenant que certains personnages en arrière-plan ont été animés en numérique. Pourtant, il faut le savoir pour le voir quand on regarde le film et surtout, cela rentre dans une logique de technique et de budget. Chaque film produit par Laika dispose du même budget de soixante millions de dollars, ce qui est peu face à la concurrence, comme les Disney/Pixar ou les Dreamworks. Il faut alors faire usage des outils à disposition afin de fournir une œuvre en évolution par rapport aux productions précédentes mais avec la même enveloppe financière. « Les Boxtrolls » est donc un exploit quand on voit le travail à la fois titanesque (le robot du méchant) et artisanal au vu de la manière de travailler du studio. Concilier indépendance par un budget relativement réduit et toujours équivalent avec ambition, aussi bien de manière narrative que technique, relève de l’exploit que chaque production du studio Laika relève haut la main.

Le scénario dispose également de nombreux atouts en profondeur. Ainsi, on peut voir dans les Boxtrolls différentes formes de minorités opprimées et dont certaines personnes profitent de la peur envers celles-ci pour essayer d’atteindre le pouvoir. D’ailleurs, les hauts membres sont des irresponsables qui préfèrent investir dans des fromages, symbole de classe et d’importance dans le film, plutôt que dans un orphelinat. Ces privilégiés provoquent, de par leurs actes, un fossé entre eux et la population que des « populistes » vont essayer de combler. Néanmoins, on sent encore un travail de nuances dans la personnalité des assistants du méchant, s’interrogeant au fur et à mesure sur le bien-fondé de leurs actes. Il y a donc toute une messagerie politique derrière l’humour presque absurde à l’anglaise. Encore une fois, un film Laika fait comprendre à la jeunesse l’imperfection de l’être humain tout en montrant que la différence n’est pas un terme négatif, bien au contraire. C’est la différence de nos personnalités qui permet à nos sociétés d’évoluer et c’est en assumant celle-ci que l’on peut espérer prospérer en tant que civilisation multi ethnique. Le partage des cultures et des connaissances est essentiel à l’évolution et à l’avancée humaine.

La dernière production du studio en date s’appelle « Kubo et l’armure magique » et est sortie il y a un an. Le film suit Kubo, un jeune garçon borgne racontant des histoires à ses amis villageois par le biais d’origamis à qui il fait prendre vie. Un jour, il se retrouve à chercher l’armure magique que convoitait son père en compagnie de Singe, un babouin qui parle, et Beetle, un samouraï scarabée rendu amnésique.

Si les deux premières œuvres du studio avaient une ambiance purement américaine dans leur style et que les « Boxtrolls » était plus britannique, « Kubo » rentre dans un cadre plus japonais. Travis Knight, responsable de Laika dont c’est le premier film en tant que réalisateur, ne l’a d’ailleurs pas caché durant la promotion, citant de nombreux films d’Akira Kurosawa ainsi que d’autres artistes nippons comme Kyoshi Saito. La scène d’introduction rappelle également le tableau « la vague » peint par Hokusai. Cela se retrouve également dans le travail sur les décors ou encore dans un générique de fin citant une nouvelle fois la peinture japonaise. Pour rester dans la technique, il faut savoir que l’animation 3D a encore été utilisée, notamment dans la scène de début, impossible à réaliser sans cette technique. On pourrait même y voir une note d’intention quand Singe jette un œil à la version origami de Hanzo et parle de « triche » dans leur construction. La production a aussi dû créer pour les besoins du film la plus petite figurine en stop motion (le Hanzo de papier) ainsi que la plus grande (Le squelette géant, hommage au maître de la stop motion Ray Harryhausen). Avec toujours le même budget de 60 millions de dollars, Laika se surpasse une nouvelle fois.

Au premier abord, « Kubo » n’est qu’un chemin initiatique suivant la structure du monomythe, tel que Joseph Campbell l’a décrit dans son « Héros aux mille visages ». Mais il faut une nouvelle fois creuser pour se rendre compte des trésors narratifs qu’il recèle. Ainsi, Kubo est un créateur en donnant vie à ses personnages pour mieux raconter l’histoire d’un père qu’il n’a jamais connu. D’ailleurs, sa quête pour l’armure s’avérera au final vaine et poussera le garçon à affronter son démon familial, non par le combat mais par l’art et le pardon. Le titre original, « Kubo and the two strings », sonne de cette manière beaucoup mieux, faisant référence aux deux cordes de son instrument (cordes qui trouveront une origine émouvante). Là où de nombreux blockbusters préconisent comme solution finale l’annihilation pure et simple de l’ennemi, « Kubo » appelle à la rédemption, comme pour rappeler que la violence fonctionne de manière cyclique et ininterrompue, là où le pardon est plus dur mais amène à l’apaisement. Comme on le retrouve avec des statues en arrière-plan, le guerrier finit détruit là où l’homme apaisé subsiste.

On peut également trouver dans le récit une forme d’apologie de l’art dans ce qu’il apporte d’ « immortalité » à une personne. Comme dit plus haut, Kubo raconte l’histoire de son père telle que sa mère le lui raconte. Cela ressemble à une manière de transmettre les souvenirs d’une personne aimée et lui donner vie malgré sa disparition. En cela, l’art devient un biais de transmission, une manière de rappeler ou même de raconter des événements marquants. C’est même en cela l’importance des récits pour les enfants : leur expliquer des leçons de vie de manière compréhensive et marquante. Là où « Les nouvelles aventures d’Aladin » pue le produit industriel qui se fiche d’expliquer que la différence, c’est mal (même de manière involontaire), « Kubo » appelle à la création, au respect de l’art pour tous et nous rappelle l’importance d’une histoire, de la leçon qu’elle nous donne. En cela, le film s’inscrit définitivement parmi les grands moments du cinéma du vingt et unième siècle, en transcendant un schéma narratif devenu commun pour parler du cinéma et de l’art en général ainsi que de son importance essentielle dans notre monde.

Pas étonnant de voir que c’est la première réalisation du responsable du studio, Travis Knight : en une œuvre, il nous rappelle les fondements de Laika, sa manière de créer et de narrer des histoires. Le studio aura su prouver en quatre films assez différents qu’il fait partie des piliers de l’animation, au même rang qu’un Disney-Pixar ou que Ghibli. Jeter un œil à ses films, c’est s’émerveiller de ce que le cinéma a de mieux à nous offrir, animation ou non. Jeter un œil à ses recettes, c’est s’attrister que de pareilles œuvres n’arrivent pas à résister suffisamment dans un système commercial destructeur où l’originalité semble écartée. En tout cas, les œuvres du studio Laika traverseront sans aucun doute les années et marqueront des générations d’enfants et d’adultes de par la beauté de leur animation, la force de leurs histoires et le rappel qu’un film doit toucher à l’émotion de manière pure et sincère pour subsister dans le futur.

Amoureux du cinéma, je suis belge, pas drôle et végétarien (dans cet ordre ^^). Le septième art est ma grande passion et j’adore parler films, qu’importe leurs styles.
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