Blade Runner 2049 : pourquoi sommes-nous humains ?

20/10/2017

Titre : Blade Runner 2049

Réalisateur : Denis Villeneuve

Avec : Ryan Gosling, Ana de Armas, Harrison Ford, Jared Leto, ...

Genre : Science-fiction

Durée : 2h43

Nationalité : États-Unis

Sortie : 2017

Résumé : L'agent K est un Blade Runner, chargé de se débarrasser des Réplicants récalcitrants. Lors d'une affaire, il va faire une découverte aux répercussions dangereuses pour la société...

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Cela fait quelques temps que « Blade Runner 2049 » est arrivé en salles. D’abord porté par des louanges critiques, le film de Denis Villeneuve commence à connaître de nombreux détracteurs ainsi que des recettes assez décevantes. Dans un système hollywoodien assez rigide et mécanique, cette suite de Blade Runner a pourtant quelque chose d’unique, de vivant et fort qui mériterait bien plus de reconnaissance. C’est pourquoi nous revenons dessus aujourd’hui.

Attention, cette critique est rédigée en tant qu’analyse de divers points du film. Il est donc évident qu’elle contiendra énormément de spoilers et que sa lecture est recommandée après visionnage de « Blade Runner 2049 ».

L’idée d’une suite à « Blade Runner » est assez paradoxale et montre l’évolution de statut que peut connaître une œuvre. En effet, le film de Ridley Scott fut à l’époque une énorme déception financière et la plupart des spectateurs en ressortaient déçus, avec cette sensation de voir un long-métrage beau mais creux tel un robot sans âme. Alors voir que son second volet se retrouve avec les mêmes critiques est assez ironique. Il semble en effet que l’histoire se répète et que le besoin de juger rapidement provoque pour certains le besoin de casser, encore plus à une époque où l’avis de chacun est rapidement transmissible et disponible sur n’importe quel écran (point sur lequel nous reviendrons plus loin).

Et pourtant, il y a un cœur dans « Blade Runner 2049 », une âme qui ne demande qu’à être délivrée de son écrin à l’apparence première commerciale. Car s’il y a bien un film qui ne mérite pas d’être traité tel un simple produit, c’est bien celui-ci. Il suffit de voir d’abord la personnalité de son réalisateur, Denis Villeneuve. Il aura su prouver, au fur et à mesure de sa filmographie, qu’il sait offrir des longs-métrages aux thématiques matures avec une sensibilité aussi désarmante que la beauté de ses plans. C’est d’ailleurs la première chose qui frappe durant le visionnage de « Blade Runner 2049 » : chaque image est une claque à la composition millimétrée et profitant de la lumière de Roger Deakins. Tout est orchestré de manière parfaite afin de mieux éblouir le spectateur et le captiver. Ceux qui parlent d’images ternes ou grisâtres ne se trompent pas mais ne désignent que certaines scènes, censées représenter des décors déshumanisés, comme la ville en elle-même. L’individualité, le commun n’a plus vraiment de place dans cette société, point corroboré par la mixité de cultures différentes dans une homogénéité sans âme. En cela, pourquoi critiquer un film de « manquer de vie » quand il représente un monde à la dérive émotionnellement et humainement ?

Les constructions sociales sont donc d’une importance vitale pour chacun. Il suffit d’analyser les relations de chaque personnage, dépendants les uns des autres à la manière de couples. K trouve l’amour grâce au programme Joi, tout comme celle-ci gagne en humanité et en indépendance grâce au réplicant (?). Wallace dépend de Luv pour agir de manière physique alors qu’elle a besoin de lui pour se trouver un but. La commissaire agit de manière ambiguë avec K quand ce dernier a besoin d’elle pour se trouver des buts, des actes à faire, qu’importe leur place sur l’échelle morale. Cela fait résonner l’importance des relations sociales afin de garder une part d’humanité dans une société déshumanisée. En cela, voir que le programme Joi est sur tous les écrans montre ce besoin nécessaire de compter pour quelqu’un, d’avoir une personne pour qui nous sommes nécessaire. Cela est même assez triste mais se retrouve compréhensible avec notre société où le franchissement des frontières technologiques mène à l’effacement de la barrière entre humanité et robotique, chair et machine.

On peut remettre en avant ce point par l’importance des écrans et d’autres innovations permettant d’accroître son acuité visuelle. Wallace, par exemple, a besoin de caméras pour voir ce qui l’entoure et en profite d’ailleurs pour multiplier ses points de vue. Volonté égocentrique de tout contrôler ? Sans aucun doute, tout comme on peut faire le parallèle avec la surveillance accrue que subit chacun d ‘entre nous. K a besoin d’un drone pour évaluer les périmètres et découvrir de nouveaux indices tandis que Luv se permet de donner la mort à distance tout en ayant droit à une manucure. Ici, difficile de ne pas y déceler une critique de l’utilisation de cette technologie et des dégâts qu’elle provoque. La multiplicité des écrans est telle qu’ils n’envahissent plus uniquement notre environnement : ils se multiplient également par un biais charnel. Il est amusant aussi de constater que, suite à un black out (explicité dans l’un des courts-métrages promotionnels), les quelques reliques qui subsistent sont d’ordre physique, là où nous privilégions l’immatériel numérique. Paradoxe d’une société qui innove en permanence mais a (et aura ?) toujours besoin de quelque chose de physique pour subsister.

En parlant de physique, revenons sur la nature au corps, autre prolongement des réflexions du film original. La disparition des barrières entre Réplicants et Humains mène au doute perpétuel sur la nature des personnages. Bien que le film dise rapidement que K est de nature robotique, on peut se questionner si cela est réel et ne vient pas d’une forme de déterminisme social, bien que sa résistance physique prête à conformer son origine. La frontière s’est tellement affinée que l’on découvre que la défunte Rachel a donné vie à un enfant. Celui-ci est-il totalement réplicant ou en partie humain ? La question reste en suspens, le film se permettant de conserver le mystère sur l’origine de Deckard (« Peut-être avez-vous été conçu pour la rencontrer. Du moins si vous avez été conçu… »). Donner une réponse claire et nette aurait été illogique tant le mystère est ce qui fait aussi bien le succès de « Blade Runner » que de sa suite.  Nous sommes chaque jour confrontés à l’incertitude de nos décisions et de la journée de demain. Comment pourrions-nous certifier avec certitude les actes et la nature de chacun quand nous ne sommes même pas sûrs de ce que nous voulons réellement ?

En cela, donner le premier rôle à K est intéressant. Alors qu’il est marqué comme Réplicant dès le départ, lui-même cherche à certifier la nature de son existence, à se donner un but qu’il n’arrive à se donner qu’en agissant en tant que Blade Runner. Quand sa supérieure lui ordonne de « retirer » l’enfant qu’a eu Rachel et détruire toute preuve de son existence, il agit de manière mécanique, tel qu’il a agi toute sa vie. Et pourtant, il a cet espoir que cet événement va le sortir de son quotidien morne, le tout étant relié à quelques détails troublants comme le souvenir de ce cheval en bois (nous y reviendrons plus tard). Cette affaire prendra alors la tournure d’une quête personnelle de ce qu’il représente en tant qu’individu avec ses propres envies. La structure est certes linéaire mais elle ouvre aux interprétations multiples, aussi bien intimistes (la quête de soi donc, le déterminisme social) que « grandioses » (les lectures peuvent aussi bien être religieuses, sociales, politiques, économiques). La simplicité de base mène au foisonnement intellectuel. Il serait prétentieux de vouloir revenir sur toutes ces visions au vu de leur grand nombre et des interprétations que chacun fait d’un film (même ceux qui ne tentent pas de comprendre un film et ne savent pas faire la différence entre un Réplicant et un clone), nous n’aborderons donc que quelques points précis, soumis bien évidemment à la subjectivité de l’auteur de ces lignes.

La quête de soi de K est donc évidente d’un point de vue social mais également d’un point de vue politique, au vu du traitement donné aux Réplicants. Ceux-ci étant supérieurs physiquement aux humains, ces derniers ont donc évidemment peur et agissent alors avec violence, essentiellement verbale. De plus, les Réplicants sont admis pour ne servir que comme main d’oeuvre au service de l’Homme. Ils représentent donc une force économique qui dépend également de leur conception difficile et trop peu suffisante pour leur créateur Wallace. Il est donc évident que ce dernier cherche également cet enfant né d’une Réplicante afin d’améliorer ses capacités de production. Mais il y a aussi une autre raison plus personnelle : cette volonté de l’être humain à devenir un Dieu, cette quête de puissance que l’on peut assimiler à une recherche de création absolue en développant une vie malléable et à son service. Tyrell, son « prédécesseur », pouvant déjà être assimilé à une figure divine dans le premier film, voit ce statut à nouveau appuyé par cette découverte. Wallace cherche donc à connaître les mêmes capacités que Tyrell et donc à devenir un Dieu. Son sort est aussi intéressant car il se repose sur Luv, sa réplicante à son service. Mais alors que celle-ci succombe face à K, Wallace, lui, ne subit aucun dommage ou aucun problème. Tel qu’on le voit dans l’actualité, ce ne sont pas les grands industriels qui souffrent de leurs actes mais leurs employés. Un homme comme Wallace ne s’impliquant guère physiquement, il est évident qu’il n’allait donc connaître aucune retombée physique de ses actions.

Pour revenir à l’interrogation principale du film et de cette critique, qu’est-ce qui nous rend humains ? Denis Villeneuve semble nous donner une réponse assez simple au final : l’amour. Certains riront et trouveront cela désuet, mais pourtant c’est l’amour qui nous pousse à agir de manière forte. C’est l’amour que nous cherchons passionnément, cette quête de trouver cette personne qui nous complète émotionnellement. L’importance qu’a l’amour dans notre société et dans notre psyché est souvent sous-estimée par le regard condescendant que certains lui portent. Ici, c’est l’amour que porte Joi à K qui la pousse à « s’affaiblir » en prenant place dans un espace physique fragile. C’est la recherche de sensations qui pousse Luv à embrasser ses victimes avant de les tuer. C’est l’amour de Deckard pour son enfant qui explique qu’il a préféré ne rien savoir de sa progéniture pour le protéger. Enfin, c’est en repensant à l’amour qu’il portait pour Joi qui explique que K donne sa vie pour Deckard. L’amour est une motivation forte qui permet à chacun de s’illustrer et prouver son statut d’humain. La manière dont Villeneuve détourne le plan final de certaines versions du premier film (l’origami de licorne) fait résonner le cœur même du film. Là où l’origami du premier film cristallisait l’incertitude ambiante, la statuette de cheval appelle à l’amour et à l’apaisement.

Au final, « Blade Runner 2049 » relève du défi relevé haut la main : donner une suite à un chef d’œuvre du septième art en prolongeant ses thématiques sans en détériorer l’esprit et tout en conservant l’identité visuelle d’un réalisateur de talent. Mais plus que cela, « Blade Runner 2049 » est un film sur l’humain, dans toute sa complexité identitaire, sociale et émotionnelle. Et quand une œuvre est aussi dense narrativement qu’époustouflante visuellement, cela fait du bien de pouvoir en profiter dans une salle de cinéma, qui devient de moins en moins un lieu artistique qu’un lieu de distribution de produits commercialement viables. « Blade Runner 2049 » est lui une véritable œuvre d’art rappelant tout ce que le cinéma devrait offrir à ses spectateurs : de la beauté, de l’intelligence, mais plus encore, de l’amour…

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Amoureux du cinéma, je suis belge, pas drôle et végétarien (dans cet ordre ^^). Le septième art est ma grande passion et j’adore parler films, qu’importe leurs styles.
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