La vengeance du pardon, une revanche de la nouvelle

19/11/2017

Titre : La vengeance du pardon

Auteur : Eric-Emmanuel Schmitt

Editions : Albin Michel

Prix : 21,50€

Parution : 30 août 2017

Nombre de pages : 336 pages

Genre : Littérature contemporaine

Résumé : Quatre destins, quatre histoires où Eric-Emmanuel Schmitt, avec un redoutable sens du suspens psycho-logique, explore les sentiments les plus violents et les plus secrets qui gouvernent nos existences.
Comment retrouver notre part d’humanité quand la vie nous a entraîné dans l’envie, la perversion, l’indifférence et le crime ?

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Un grand merci tout d’abord aux éditions Albin Michel qui m’ont permis de découvrir cet auteur phare de la littérature française contemporaine à travers sa dernière parution.

Auteur de nombreux romans et pièces de théâtre, Eric-Emmanuel Schmitt fait comme souvent l’actualité de la rentrée littéraire. Mais il surprend cette année par la nature de sa nouvelle parution qui se présente comme un recueil de nouvelles. Quatre nouvelles, pour être précis, qui ont pour point commun le thème dont elles traitent : le pardon. Valeur phare du christianisme autant que valeur morale, le pardon est présenté par l’auteur sous quatre angles différents, quatre histoires originales. Et si le pardon était finalement aussi dangereux que la vengeance ?

Avec « Les sœurs Barbarin », le recueil s’ouvre sur une nouvelle où se mêlent convenance et originalité. Traité à de nombreuses reprises dans la littérature, Eric-Emmanuel Schmitt met ici en scène le thème des jumelles que tout oppose : d’un tempérament calme et réservé, Lily se présente comme la petite fille parfaite à qui la vie sourit ; contrairement à sa sœur Moïsette qui, venue au monde en seconde place, récolte les restes, du prénom improvisé au petit ami abusé.

Grâce à une personnalité féroce et un comportement ravageur, vicieux, la jeune fille parvient à prendre le dessus sur sa sœur qui, par une bonté profonde, lui pardonne tous ses écarts. Mais, loin d’apaiser Moïsette, le comportement charitable de Lily provoque l’effet inverse, si bien qu’elle ne vit que pour une chose : anéantir sa sœur.

Dès les premières pages, ce récit aux allures de conte revêt un ton inquiétant qui, rythmé par une ascension progressive, devient rapidement terrifiant. On peut toutefois reprocher à cette nouvelle un trait d’écriture parfois caricatural, notamment visible dans les portraits diamétralement opposés des deux soeurs, mais qui s’inscrit de fait parfaitement dans la nature du conte.

Alors que le point d’orgue des sœurs Barbarin résonne encore dans l’esprit du lecteur, le recueil se poursuit avec « Madame Butterfly ». Comment ne pas penser à l’opéra de Pucchini à la lecture de cette nouvelle ? Réécriture ou simple clin d’œil, les personnages revisitent l’œuvre du célèbre compositeur de façon contemporaine et malgré eux.

Ce qui débuta par une petite amourette de vacances entre adolescents se transforma vite en relation aussi sérieuse que houleuse, du moins pour l’un d’entre eux. Surnommée simplette par les autres adolescents, Mandine tombe enceinte et décide de fonder une famille avec celui qui, repartant vers sa vie, délaisse la jeune femme. Face au silence de celui qu’elle considère comme son grand amour, elle ne se décourage pas, accuse les coups.

Lorsque William refait surface, prenant de plus en plus de place dans la vie de cet enfant au début non désiré, Mandine extériorise sa colère et sa peur, mais pardonne. Gouvernée par une personnalité débordante d’amour et d’excès, cette nouvelle Butterfly incarne de façon dramatique et prodigieuse le pardon.

Nouvelle éponyme du recueil, « La vengeance du pardon » présente dans un huis clos la relation très particulière qui rassemble une femme en deuil de sa fille et un homme que l’on comprend rapidement être l’assassin de celle-ci. Étonné par les visites régulières d’Elise autant que nous, l’homme au caractère abrupt ne se laisse pas déstabiliser et accepte de jouer le jeu de cette femme à la fois désespérée et d’une stabilité apparente impressionnante. Seule face à elle-même et à cet homme, l’entreprise d’Elise se dessine petit à petit : elle cherche à comprendre comment ce tueur responsable du viol et de la mort de nombreuses jeunes femmes a pu en arriver à commettre de tels actes de barbarie.

Avec cette nouvelle, Eric-Emmanuel Schmitt témoigne d’une grande maîtrise du genre. Le récit se met progressivement en place, le portrait des deux personnages se dessine de façon subtile, profonde, à travers une psychologie fine.

Mais le mieux est sans aucun doute la chute, qui représente l’art même de la nouvelle : alors que l’on pensait suivre la logique de chacun des personnages, ils finissent par dérouter. Si bien que l’achèvement du récit arrive comme un couperet : on ne s’attendait pas à un tel retournement de situation, illustrant parfaitement le titre de cette troisième nouvelle, et du recueil !

Ce nouveau livre d’Eric-Emmanuel Schmitt aurait pu s’arrêter sur cette nouvelle brillante. Il aurait dû. Car la suivante, « Dessine-moi un avion », vient malheureusement ternir l’aspect théâtral qui émanait des précédentes. Loin d’être une reprise de l’œuvre phare de Saint-Exupéry, Eric-Emmanuel Schmitt fait néanmoins un grand clin d’œil à travers les personnages de son récit.

Outre le caractère beau et touchant d’une relation paternaliste naissante entre un vieil homme et une petite fille, la nouvelle place au cœur de l’histoire l’auteur du Petit Prince et le mystère qui a autrefois émané de sa disparition. En alliant ainsi un fait divers réel et la fiction, l’auteur arrive à créer le doute dans l’esprit du lecteur qui, premier témoin des tergiversations du vieil homme, finit par croire à son terrible secret. Le récit pose alors la question : peut-on se pardonner à soi-même, au risque de briser les rêves et l’innocence d’une petite fille ?

Avec cette nouvelle, Eric-Emmanuel Schmitt abandonne le ton dramatique voire diabolique qui faisait tout l’intérêt des précédentes nouvelles, pour un ton plus introspectif, parfois emprunt de niaiserie. Ce qui rend la chute d’autant moins attrayante pour ce dernier récit et pour le recueil dans sa globalité. Quel dommage !

A travers ce recueil de nouvelles, Eric-Emmanuel Schmitt s’intègre de façon originale dans cette nouvelle rentrée littéraire. Quatre histoires intimes, quatre histoires dramatiques, qui ont pour point commun le thème du pardon. L’auteur fait globalement preuve d’une maîtrise du genre, des personnages à la chute, en passant par la progression du récit. Seule ombre sur ce recueil : l’inégalité des nouvelles, dont certaines perdent leur intérêt sans ce ton dramatique qui caractérise l’écriture de l’auteur.

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Chroniqueuse littéraire, je suis tombée dans la marmite de livres étant petite. Libraire dans l’âme, attachée de presse dans la vraie vie, je m’attache à transmettre le grand secret de la vie éternelle : la lecture (et la pierre philosophale pour les plus chanceux) !
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