Jigsaw : héritage cyclique ou répétition mécanique ?

21/02/2018

Titre : Jigsaw

Réalisateur : Michael et Peter Spierig

Avec : Matt Passmore, Tobin Bell, Hannah Anderson, ...

Genre : Horreur

Durée : 1h32

Nationalité : États-Unis

Sortie : 2017

Résumé : Dix ans après sa disparition, le Tueur au Puzzle semble être revenu d'entre les morts pour refaire des victimes...

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Le cinéma d’horreur a souvent eu un effet clivant sur les spectateurs. Si certains y voient une manière d’exprimer des thématiques diverses par un biais émotionnel puissant, d’autres n’y voient que des oeuvres creuses répondant à un besoin assez pervers de l’être humain par rapport à sa violence interne. Il est donc logique qu’une saga comme « Saw » ait provoqué des réactions assez opposées, surtout au vu du sous-genre qu’il a mis en avant : le « Torture Porn ». Beaucoup de lectures ont été faites sur le spectacle graphique exprimé par les films de cette mouvance, notamment une réaction face aux révélations de tortures du gouvernement américain à Guantanamo. Il n’empêche que les « Saw », comme le torture porn en général, sont vus d’un mauvais œil par certains. Il y a encore quelques temps, les extrémistes de l’association « Promouvoir » avaient fait sauter le visa d’exploitation de « Saw 3D », septième épisode de la saga jugé par André Bonnet et ses disciples d’« extrême ». On pourrait donner à ces personnes de multiples contres-arguments : la qualité médiocre du film, une violence partant tellement dans le grand guignol qu’elle n’affecte nullement ou encore la promotion involontaire pour les plus jeunes qui n’auront certes plus accès à un film sorti en salles il y a sept ans mais qui pourront le télécharger gratuitement sans aucun souci. Bref, la saga « Saw » divise fortement la communauté cinéma.

Quand l’annonce d’un nouveau volet a été confirmée, de nombreuses questions émergèrent, notamment sur sa place dans la saga en général. Une fois sorti, nombreux ont critiqué ce « Jigsaw » sur son inutilité alors qu’il suffit de gratter un peu pour trouver une lecture assez intéressante, bien qu’évidemment subjective. C’est ce que nous allons donc essayer de faire dans cette critique : regarder derrière la mécanique pour tenter de trouver autre chose que de la rouille et de l’hémoglobine derrière les rouages.

Attention, cette analyse comprend divers spoilers sur le film. Il est conseillé d’avoir vu celui-ci avant de lire cette critique.

L’idée de départ est assez simple : des cadavres sont retrouvés avec la marque du Tueur au puzzle alors qu’il est mort depuis plusieurs années. Qu’en est-il réellement ? La promotion a joué avec cette idée de « résurrection » du meurtrier, lui qui passait pourtant de l’autre côté dès le troisième volet. Pourtant, l’idée d’un successeur était suggérée dès le titre original, « Saw Legacy ». Ce n’était même pas une proposition originale car John Kramer disposait dans les précédents volets de différents collaborateurs, au point que la fin du septième laissait penser à la création d’un culte dédié au tueur. Il y a pourtant quelque chose de plus « émouvant » ici, revenant presque à la relation entre Kramer et sa première protégée, Amanda. Le pardon, souvent oublié dans les films Saw, revient en force et souligne l’erreur humaine en la séparant de crimes volontaires dans leurs actes.

Néanmoins, une autre idée se profile derrière l’identité du successeur. Le genre du torture porn a souvent été mis en corrélation avec les révélations des actes commis à Guantanamo sur de potentiels terroristes. Dans le numéro 295 de Mad Movies, Laurent Duroche assimilait le tueur au puzzle à une représentation de l’administration Bush, justifiant la violence par un prisme moral. On peut dire que c’est le cas dans une première partie ici. Mais quand la révélation tombe, on se rend compte que l’héritier de Jigsaw est un ancien soldat reconverti en médecin légiste. Sa démarche pourrait donc être assimilée à une soif de vengeance (la perte de sa femme), un héroïsme morbide… ou la revanche d’un survivant de la guerre face à une politique corrompue. Dans un contexte de paranoïa permanente sous couvert de meurtres en série, chaque personnage semble remis à sa place avec un questionnement de la personnalité véritable de chacun. Tels les soupçons envers les membres de la classe politique américaine suite aux différents conflits opérés, cette vague de méfiance semble un geste de révolte contre les dirigeants tout en restant dans le chemin de la vengeance personnelle.

Pour revenir un peu plus sur cette dimension héritière de l’intrigue, on pourrait réfléchir à la manière dont est réapproprié le mythe. Le personnage d’Eleanor s’avère être une fan du travail du tueur, s’attirant bien évidemment la suspicion des enquêteurs, surtout quand ils apprennent qu’elle a reconstruit ou récupéré des pièges de Jigsaw. Cela se reflète dans la mise en scène des Spierig, qui donne un souffle nouveau à la saga tout en reconstruisant ce qui était créé à l’origine. Comme James Wan le disait en interview, sa plus grande inspiration pour la création de « Saw » fut le cinéma de genre italien. C’est de nouveau le cas ici avec par exemple le piège des seaux. Les plans sur les yeux terrifiés des prisonniers rappellent ceux d’Amanda dans le premier volet, qui étaient eux-mêmes un hommage à une séquence culte d’« Opéra » de Dario Argento. La bande-annonce le faisait d’ailleurs ressentir avec les yeux de la marionnette brûlant l’aspect sombre d’un plan par leur couleur rouge incandescente. Difficile de ne pas voir certaines inspirations dans l’aspect visuel, s’éloignant des réalisations crasseuses dignes d’un téléfilm. Les Spierig arrivent à dépoussiérer un tueur absent des grands écrans depuis des années pour mieux ré-iconiser ses figures : la marionnette, le masque de cochon, le thème musical associé à Jigsaw ou Tobin Bell lui-même. On est loin d’un fan service agressif et simplet mais réellement dans le questionnement de replacer la mythologie dans une envie d’horreur véritable.

On pourrait reprocher à l’intrigue quelques facilités ou incohérences (comme par exemple le coup du cercueil). On peut également se questionner sur la situation chronologique du récit. Excepté le nom de Jill Tuck, rien ne semble raccrocher les wagons aux six suites précédentes. « Jigsaw » peut donc s’avérer être une suite du premier film, un reboot ou bien le véritable huitième volet de la saga. Néanmoins, il y a une certaine efficacité dans le rythme et la tension qui permettent de suivre agréablement le récit si l’on ne cherche guère de sous-textes comme nous venons de le faire. Au niveau de la violence, elle va moins dans le grand guignol graphique des épisodes passés mais plutôt dans quelque chose de plus sec, bien que peu avare en hémoglobine. Le piège de départ semble être ainsi une manière de jouer sur l’importance du corps : les personnages devant se blesser volontairement pour se sauver, ils vont essayer de se créer le moins de dégâts physiques possible. De quoi réévaluer la valeur du sang de manière simple et cohérente ainsi que redonner du danger aux pièges, là où nous avions eu droit auparavant à un tel festival de rouge que cela perdait sa gravité.

« Jigsaw » est au final un film qui mérite le coup d’œil dans sa manière de remettre sur les rails la saga avec une certaine malice et ingéniosité. Si le long-métrage contient sa part de défauts, il devrait néanmoins satisfaire en tant que divertissement mais également en tant que questionnement sur l’héritage du tueur dans la sphère horrifique…

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Amoureux du cinéma, je suis belge, pas drôle et végétarien (dans cet ordre ^^). Le septième art est ma grande passion et j’adore parler films, qu’importe leurs styles.
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