Cloverfield : la science-fiction par le prisme de l'image

19/03/2018

Commençant comme un found footage catastrophe, « Cloverfield » est désormais devenu une saga avec ses trois volets assez différents sur la forme mais à l’ADN commun. Revenons donc sur les trois épisodes de ce « multivers » de science-fiction assez passionnant.

Le premier film, sobrement intitulé « Cloverfield », suit une bande de jeunes adultes confrontés à la destruction de New York par une créature. Le tout est filmé au caméscope par l’un des personnages. Le principe du « Found Footage » n’est certes pas original, mais il voit ses codes exploités au maximum ici. Difficile ainsi de ne pas faire de liens avec les images amateurs des attentats du 11 septembre. Nous sommes en 2008 et les vidéos faites par des personnes « ordinaires » se partagent de plus en plus sur Internet. Nous sommes dans un flot d’images constant qui, par son existence, confère à ces images une légitimité et un aspect véridique. Ces témoignages quotidiens, ainsi que la transmission d’un regard humain sur certaines catastrophes par le biais de certaines caméras, sont d’une importance dans le regard porté sur quelques événements souvent extraordinaires par leur nature. Matt Reeves semble donc utiliser le format pour raconter une Amérique encore sous le choc d’attentats meurtriers avec ces citoyens dépassés par la catastrophe. Il y a même une reprise des « codes » fournis par les vidéos des World Trade Center. Un journaliste de Mad Movies le faisait remarquer à la sortie en le comparant au « Godzilla » original. Ce dernier était ainsi un regard du Japon sur les bombes nucléaires lancées par les États-Unis. Vu que les rares images qui étaient disponibles étaient celles des pilotes d’avions, le film tenait du point de vue aérien. Ici, Reeves joue sur un côté terre à terre pour souligner la grandeur de la catastrophe avec l’imagerie des attentats. Pour rajouter dans l’amertume, les images de destruction effacent une vidéo où nos héros sont heureux. La catastrophe présente et ses conséquences futures effacent ainsi le bonheur d’un passé insouciant. De plus, la vidéo trouve une explication dans sa conservation bien moins humaine et plus pragmatique avec un détail en arrière-plan que plusieurs spectateurs (y compris l’auteur de ces lignes) n’avaient pas remarqué lors de leur premier visionnage.

L’image va ainsi prendre une légitimité véridique par la « vérité » qu’elle raconte. Certains se sont plaints de la première demi-heure qui s’attarde sur la soirée de départ de Rob, mais cette première partie est cohérente dans la construction narrative. En plus d’apporter un contexte sur les relations de chacun, cette longue introduction amène un contexte de normalité perturbée par la catastrophe justifiant un filmage avec une caméra intra diégétique. La quête de crédibilité dans l’intrigue amène l’interrogation sur notre manière actuelle de percevoir la catastrophe. Quand on a interrogé (nom) sur sa manière de filmer les attentats du 11 septembre à New York, celui-ci a parlé de la caméra comme manière de se dissocier de l’événement ainsi qu’une volonté de reporter ce qui s’est passé au grand public. C’est le cas ici avec « Cloverfield », témoignage d’une époque où tout se retrouve filmé par n’importe quel badaud avant d’être partagé sur Internet. Par sa disponibilité, l’image est vue comme une preuve de vérité, et « Cloverfield » joue de cela pour interroger le spectateur sur sa manière de consommer celle-ci.

C’est une thématique qui restera en filigrane de sa « suite », « 10 Cloverfield lane ». Dans ce film, Michelle se retrouve coincée dans l’abri antiatomique de (John Goodman) en compagnie de (Gallagher jr). La jeune femme se questionne sur la véracité de la catastrophe décrite par son « sauveur » au vu de l’absence d’images disponibles. C’est un point qui semble avoir été oublié dans la plupart des critiques, et pourtant pertinent à voir dans la saga « Cloverfield ». Au vu de l’omniprésence de celles-ci ainsi que de bulletins d’information dans le premier film, leur absence quasi-totale ici appuie leur rôle de vecteur de vérité. Leur disparition ne peut qu’amener le doute et le désarroi. Quand on remet en question la seule source d’information qui nous est proposée, on ne peut que vouloir chercher à s’en affranchir pour se confronter soi-même à ce qui se passe réellement. Le doute devient ainsi le moteur principal du récit. À tort ou à raison ? C’est au spectateur de se faire son idée, au vu des nombreuses lectures que l’on peut se faire du film.

Une lecture qui mériterait d’être mise en avant, c’est la retranscription d’une Amérique en crise représentée par nos trois protagonistes. En voulant se protéger, (Goodman) enferme avec lui la jeunesse de son pays, qu’importe son sexe. Et tandis que la femme/Michelle tente de s’épanouir et s’accomplir en tant que telle, le pays ignore ses envies et son statut. Lors d’un jeu, (Goodman) n’arrive pas à décrire Michelle comme une femme, préférant utiliser des termes plus enfantins et d’une certaine manière réducteurs. Cela représente le blocage idéologique pour une certaine génération de reconnaître l’indépendance de la femme. Quant à (Gallagher), il représente une jeunesse plus insouciante qui n’hésite pas à se montrer opposée au pouvoir en place mais qui finira par y perdre sa vie. D’une autre manière, on peut faire l’analogie avec les jeunes soldats envoyés dans des pays en guerre pour des raisons assez éloignées d’une envie de pacifier ces contrées. Sa mort résonne avec cette jeunesse sacrifiée sur l’autel du doute et de la surprotection du pays contre une menace qui n’est jamais perçue dans sa totalité, n’amenant qu’à encore plus de catastrophe. La vague d’autodestruction vient alors d’un pays victime de paranoïa qui ne peut reconnaître l’indépendance et la reconnaissance de ses minorités, ne cherche pas à comprendre la menace qu’il doit affronter et est prêt à faire tuer ses jeunes représentants de manière calculée et sans réellement chercher à évaluer la nature de cette perte. C’est donc, en filigrane d’un thriller hitchcockien dans ses rebondissements et sa manière de gérer sa tension, un pays dans une crise morale grave qui est représenté dans « 10 Cloverfield lane ».

Sorti en dernier, « The Cloverfield paradoxe » est plus difficile à cerner. On sent les réécritures avec le scénario original afin de le rattacher à l’univers ainsi que certains reshoots pour lier le tout d’une manière qui se veut cohérente. Pourtant, si l’on reprend le point de vue de l’image, on peut trouver une certaine lecture qui peut s’avérer intéressante. Ici, nous ne sommes pas dans une surabondance d’images mais ces dernières permettent de maintenir les astronautes au courant de ce qui se passe sur Terre. Néanmoins, à chaque fois qu’elles apparaissent, elles véhiculent quelque chose de négatif, que ce soit des doutes par rapport à l’expérience ou bien des mauvaises nouvelles de l’autre Terre. Si l’interview de débat est rejetée par les membres de l’équipage au vu des propos de l’intervenant, elle reste quand même dans la tête de certains et explique la nature anthologique de l’intrigue. Quant aux nouvelles, elles ne sont jamais remises en question par les scientifiques. L’image conserve donc son aspect véridique et irréfutable malgré sa manière de transmettre quelque chose de négatif qui influence les protagonistes.

Bien que beaucoup critiqué lors de sa diffusion sur Netflix, le troisième long « Cloverfield » mérite que l’on approfondisse un peu plus sa nature. Malgré une forme de simplicité le rapprochant d’une série B de science-fiction et une genèse compliquée, le film de Julius Onah garde un certain pouvoir d’attraction. Tout d’abord, les liens établis avec les autres films s’avèrent sympathiques pour les fans des deux premiers films. Ensuite, la nature internationale de l’équipe appuie une vision chaotique des relations politiques dans notre monde. Tout en étant un moyen simple de différencier des personnages rapidement esquissés, la représentation de nombreux pays permet de souligner les tensions émaillant l’univers. Tout cela se fait avec moins de subtilité que les autres films (son plus gros défaut sans doute), mais cela reste pertinent à analyser si l’on veut revenir de manière globale sur la saga et ses attaches. Les allers et retours entre les deux univers appuient également l’urgence de la situation. La manière de représenter ces paradoxes provoque également un intérêt assez fort par la diversité et le côté surprenant de certaines de ces séquences. Le film amène beaucoup de questions mais le fait de n’y répondre que très rarement a provoqué la déception de nombre de ses spectateurs.

Pourtant, c’est oublier la nature des productions de JJ Abrams. Celui-ci, comme raconté dans sa conférence au TED, aime jouer avec le mystère. Le fait de ne rien savoir amène plus d’intérêt que la réponse même. Une fois révélée, la nature du questionnement s’avère souvent décevante et moins intéressante que ce que l’on peut y lire. C’est pourquoi la saga « Cloverfield » est passionnante à analyser : sa manière de simuler des réponses pour ouvrir encore plus d’inconnu ouvre aux interrogations et aux analyses diverses. JJ Abrams, tel le fantôme qui aime lancer mais jamais clôturer, pousse le spectateur à se créer sa propre vision de l’univers qu’il amène, au contraire de certaines têtes pensantes de saga universellement adorées. Est-ce donc pertinent de vouloir connaître la réponse à tout ? Ou peut-on apprécier notre ignorance afin d’imaginer ce que cache le brouillard au centre de la saga « Cloverfield » ?

Amoureux du cinéma, je suis belge, pas drôle et végétarien (dans cet ordre ^^). Le septième art est ma grande passion et j’adore parler films, qu’importe leurs styles.
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2 Comments

  1. Un article très appréciable à lire ! Je suis une grande fan de cette saga, je me souviens encore comment j'ai su apprécier le premier film en allant le voir au cinéma. J'ai beaucoup moins apprécié 10 Cloverfield Lane et j'ai plutôt accroché à Paradox même si je trouvais certains passages long.
    Je pense qu'il m'est nécessaire de revoir les 3 films d'affilés, je ne compte plus les fois où j'ai vu Cloverfield mais je n'ai jamais pris le temps de visionner à la suite les 2 autres films.
    J'attends impatiemment Overlord en espérant voir beaucoup moins de critiques négatives. D'ailleurs c'est vraiment agréable de voir que tout le monde ne descend pas Paradox, il faut aussi savoir analyser et comprendre ce que le réalisateur veut faire passer comme message et c'est ce qui a rendu cet article intéressant aussi.

  2. Je vous remercie de votre commentaire, qui m'a sincèrement touché au vu des doutes que j'avais dans la rédaction de cet article :)

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