La forme de l’eau : l’apothéose de Del Toro (spoilers)

14/03/2018

Titre : La forme de l'eau (The Shape of Water)

Réalisateur : Guillermo del Toro

Avec : Sally Hawkins, Michael Shannon, Richard Jenkins, Octavia Spencer, ...

Genre : Fantastique

Durée : 2h03

Nationalité : Américain

Sortie : 21 février 2018

Résumé : Modeste employée d’un laboratoire gouvernemental ultra-secret, Elisa mène une existence solitaire, d’autant plus isolée qu’elle est muette. Sa vie bascule à jamais lorsqu’elle et sa collègue Zelda découvrent une expérience encore plus secrète que les autres…

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On a déjà abordé des récits d’amour plusieurs fois sur ce site. C’est bien simple : l’universalité de ce sentiment ouvre à la multiplicité des récits et des implications d’une telle force. Mais quand un amoureux aborde le sentiment amoureux, le résultat ne peut être qu’un bouleversement émotionnel fort.

Il est conseillé d’avoir vu le film avant de lire cette critique.

Guillermo del Toro est un romantique. Un œil à sa filmographie l’appuie, entre ses relations contrariées (« Blade 2 », les « Hellboy », « Crimson Peak ») et certaines répliques reprises de déclarations à sa femme (« I promise I’ll always look this good »). Del Toro représente l’amoureux par excellence, que ce soit pour ses personnages ou le cinéma en général. Néanmoins, il le fait avec un regard concret appelant à l’empathie. C’est ainsi que la sexualité sera au cœur du récit, et ce sans fard. Dès les premières minutes, l’héroïne est reconnue comme sexualisée et ressentant déjà un bien-être dans l’eau. Ici, Del Toro ose confronter le spectateur à son appétit sexuel, souvent oublié des productions du genre pour ne pas s’aliéner son public. Pourtant, le sexe et l’amour sont entrelacés dans un tout qui, bien qu’il soit conservé dans notre intimité, représente néanmoins un bien-être auquel tous aspirent.

La quête d’un idéal mental et physique est au centre-même du récit. Chacun des protagonistes cherche un idéal à atteindre, un sentiment de plénitude essentiel à atteindre. Le plus représentatif est celui incarné par Michael Shannon, Strickland. Dans plusieurs interviews, Guillermo del Toro a déclaré qu’il s’était inspiré des personnages qui auraient été les héros du récit dans les films de monstre produits pendant la guerre froide. Ici, il cherche absolument à atteindre le fameux Rêve Américain, mais tout se retrouve brisé d’une certaine façon. Sa maison est incomplète par son déménagement, sa femme ne le satisfait pas sexuellement, il perd deux doigts que toutes les opérations n’empêcheront pas de pourrir et la voiture qu’il s’achète se retrouvera endommagée lors de l’évasion de la créature. Quand il apprend de la part du Général que cet idéal américain n’est qu’une illusion vendue à l’étranger, on ressent une brisure psychologique chez le personnage. 

C’est ainsi que chaque personnage souffre d’un état de solitude aggravé. Strickland reste coincé en dehors du  » Rêve Américain « .  Zelda compense le fait d’être ignorée par son mari en se livrant à Elisa. Dimitri est coincé entre les gouvernements qui l’emploient et qui ne veulent que détruire là où il cherche à apprendre et  à sauver. Giles n’arrive pas à trouver une personne partageant sa sexualité (pire encore, il est repoussé à cause de celle-ci). Quant à Elisa, son mutisme la bloque dans l’expression de ses sentiments. L’une des meilleures représentations de ce blocage est sa dispute avec Giles, où elle lui réclame de dire ce qu’elle signe afin qu’il puisse comprendre son désarroi émotionnel. Tout ce beau monde va alors voir sa situation changer par la présence de la créature humanoïde. Tous vont devoir faire face à leur solitude par rapport aux sphères qui les ignorent et choisir de s’émanciper de celles-ci, ou bien d’essayer de s’y conformer un peu plus. L’unicité étant une valeur prônée par Del Toro, le personnage qui tentera de rentrer dans le moule y parviendra encore moins et devra faire face à son « erreur ».

Voilà une occasion parfaite pour revenir sur un point souvent ignoré dans la filmographie de Del Toro et pourtant exacerbé dans ce long-métrage : sa force politique. Le réalisateur mexicain aime planter ses récits dans des périodes passées souffrant d’une situation politique troublée. C’est encore le cas ici avec sa Guerre Froide et certaines émeutes montrées à la télévision. Quand Elisa regarde ces images, Giles lui crie de changer de chaîne et elle s’exécute en passant à un programme musical. Cela pourrait paraître anodin, mais c’est une preuve de la volonté de Del Toro de narrer des histoires abordant leur époque de manière certes moins directe mais sans en négliger le message. Autre aspect souvent ignoré : l’incendie de la chocolaterie au début du film. Giles en parle avec Elisa mais l’événement reste en arrière -plan, que ce soit avec « une odeur de cacao grillé » ou bien littéralement en retrait dans le décor. On peut ignorer la situation, mais celle-ci existe quand même derrière la fable et le conte. C’est de cette manière que, lorsqu’il aborde le rejet de minorités, Del Toro le fait de manière plus subtile mais néanmoins concrète. Pas besoin de voir des gens se faire torturer ou massacrer pour comprendre la haine qui leur est faite. Quelques mots (« les gens comme vous ») ou gestes (le serveur de tartes) suffisent à comprendre le rejet d’une majorité privilégiée envers des personnes qu’ils considèrent comme déviantes par leur couleur de peau, leur sexualité ou leur handicap. Tout cela est d’une efficacité scénaristique qui mériterait d’être un peu plus mise en avant.

Comme déjà répété plusieurs fois, Guillermo Del Toro est un conteur. En cela, sa mise en scène, loin de n’être que fonctionnelle, dégage un sens de l’esthétique renversant tout en restant au service de l’histoire. Si vous vous rappelez de notre critique du second Hellboy, nous vous avions partagé à la fin de celle-ci une vidéo revenant sur l’utilisation des couleurs dans la filmographie du réalisateur. Ne pas s’y pencher ici serait alors dommageable au vu de la manière dont tout cela nourrit le récit. Le vert, par exemple, est lié selon son metteur en scène au futur, mais il s’accroche aussi à ce qui relève d’une société normée : les tenues des héroïnes, le bus, la tarte que mange Giles, la gelée qu’il doit servir, … C’est d’ailleurs selon Del Toro la seule couleur à ne pas avoir été utilisée dans la conception de sa créature. Cela rentre dans la logique de représentation de celle-ci en tant qu’échappatoire à un univers aux règles imposées de force. Elisa s’en échappera d’ailleurs après avoir fait l’amour à la créature en portant du rouge, couleur de l’amour qui ressort du décor. Quand elle porte ainsi les chaussures rouges qu’elle voyait en vitrine au début du film, elle atteint un stade où elle est satisfaite et peut se permettre de faire résonner sa différence. Le rouge est également lié à la mort et la douleur de manière générale. La première fois qu’on l’aperçoit, c’est dans les toilettes que nettoient Zelda et Elisa avec ces gouttes tombées de l’arme de Strickland. La manière dont elles ressortent des éviers à la blancheur trop éclatante pour être naturelle souligne la nature des expériences menées dans le laboratoire. Il y aurait également d’autres interprétations à voir, comme l’éclat lumineux colorant le visage d’Elisa dans son bus de retour après avoir rencontré la créature la première fois, mais l’auteur de ces lignes tient à ce que vous en découvriez d’autres par vous-même lors de vos prochains visionnages.

Le jeu des symboles et de la symétrie est également puissant dans la narration. En cela, la blessure de la créature lors de sa rencontre avec Elisa sur son flanc droit résonne avec la blessure qu’elle recevra sur son flanc gauche. Le lien fort entre Elisa et Giles se retrouve dans la disposition de leur appartement, partant dans deux directions au fond d’un couloir mais partageant une même fenêtre (occasion de donner un très beau plan à la même force symbolique). La scène de chant (bouleversante sans tomber dans le vulgaire lacrymal) revient de l’imaginaire d’une Elisa qui s’émancipe dans l’irréel au vu des difficultés de sa réalité, comme montré également par ses petits pas de danse. Mais surtout (bien que ce ne soit pas le dernier point symbolique du film au vu de la multiplicité des sens qu’on peut y lire), le bien-être physique d’Elisa dans l’eau (cf sa masturbation) annonce la fin du récit ainsi que la teneur émotionnelle de sa relation avec la créature. Comme Léo dans « Mute » (autre film au protagoniste principal muet), l’eau est un milieu qui émancipe et affranchit de par sa simplicité, sa clarté et sa manière d’accueillir le corps et la personne sans les juger pour leur différence. Quand la créature retrouve ainsi son milieu, il y a une symbiose des plus logiques, aussi bien par la privation qu’il a subie (Del Toro a toujours conseillé d’adapter son décor à son « monstre », il nous en donne une leçon) mais aussi par la signification entière de l’eau, assimilée à l’amour pour sa manière de s’adapter aux gens en les recouvrant le plus possible.

« La forme de l’eau » prend en ce sens une forme d’apothéose pour Guillermo del Toro. Lui qui avait pourtant déjà offert dans sa filmographie des œuvres diverses dans leurs styles mais assez égales dans leur puissance thématique nous revient avec un film célébrant aussi bien l’amour que la différence ou le cinéma en lui-même. Sa manière d’aborder frontalement avec un premier degré rafraîchissant le sentiment amoureux touche au bouleversant simple mais humain par cette simplicité. Et quand une œuvre aussi forte transforme les handicaps en force et rappelle le besoin de célébrer l’unique dans une période d’uniformisation avec autant de lectures, on peut parler de chef-d’œuvre direct. Guillermo del Toro confirme qu’il est l’un des meilleurs réalisateurs de ces dernières années et que l’art, comme l’amour, peut prendre plusieurs formes tout en gardant une sincérité touchante et éblouissante. Merci monsieur Del Toro.

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Amoureux du cinéma, je suis belge, pas drôle et végétarien (dans cet ordre ^^). Le septième art est ma grande passion et j’adore parler films, qu’importe leurs styles.
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