Tintin et le secret de la licorne : l’expérimentation de Spielberg

24/03/2018

Titre : Tintin et le secret de la licorne

Réalisateur : Steven Spielberg

Avec : Jamie Bell, Andy Serkis, Daniel Craig, Simon Pegg, Nick Frost, ...

Genre : Aventure

Durée : 1h47

Nationalité : États-Unis

Sortie : 2011

Résumé : Alors qu'il achète une maquette d'un bateau dénommé La Licorne, le jeune reporter Tintin va se retrouver dans une aventure hors du commun. Il y fera la rencontre du capitaine Haddock, marin alcoolique tiraillé par les démons de son passé...

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Alors que Steven Spielberg semble faire un retour triomphant avec Ready Player One, revenons sur l’un de ses longs-métrages les plus sous-estimés : « Tintin et le secret de la licorne ».

Tintin et Spielberg, c’était une évidence assez flagrante. Il suffit de penser aux comparaisons faites entre le jeune reporter d’Hergé et Indiana Jones lors de la sortie des premières aventures du fameux archéologue. Le metteur en scène était sans aucun doute l’un des rares à pouvoir retranscrire cette soif d’aventures inhérente au héros belge sur grand écran. Il fait donc sien une source originale assez riche pour pouvoir partager son amour pour celle-ci à un public plus large. En effet, la renommée de Tintin reste assez faible aux États-Unis, ce que viendront confirmer des recettes décevantes dans le pays. Spielberg tente de conserver la malice des bandes-dessinées et leur aspect européen en engageant trois maîtres anglais dans l’écriture de personnages. Edgar Wright est ainsi reconnu pour transcender les références pour que ses personnages gardent quelque chose de vivant et unique dans un fond de déjà-vu. Steven Moffat s’est attiré la colère de fans sur « Sherlock » et « Docteur Who » pour le traitement particulier qu’il donne à ses protagonistes tout en jouant avec les attentes. Quant à Joe Cornish, il est également dans cette voie de héros colorés dans des situations qui les dépassent. Ce travail d’écriture à six mains amène à un style coloré reliant l’univers d’Hergé et celui de Spielberg.

La question du traitement visuel méritait une attention assez poussée de la part de Spielberg. Hergé n’était en effet fan ni du format live, ni du format animation. Le réalisateur a alors prolongé ses expérimentations avec le numérique pour livrer un résultat prolongeant les avancées de l’époque. La Performance Capture avait déjà été mise en avant par Robert Zemeckis dans des œuvres telles que « Le pôle Express », « Beowulf » ou « Le Drôle de Noël de Scrooge ». Andy Serkis, interprète du Capitaine Haddock, s’était déjà fait reconnaître dans la technique en incarnant Gollum ou King Kong.  En France, on pourrait parler de « The Prodigies », adaptation de « La nuit des enfants-rois » de Bernard Lentéric. Enfin, il est impossible de ne pas parler d’« Avatar », régulièrement cité comme date historique dans le domaine. Ici, Spielberg amène la technique encore plus loin, poussant son public à un perpétuel questionnement sur le traitement de la matière.

Le réalisateur de « Rencontres du troisième type » amène la transition entre les différentes techniques d’animation par le biais d’un générique à la stylisation renversante. La première séquence même du film amène à une interrogation du respect envers la matière originale. Une représentation d’Hergé se demande s’il reconnaît ce personnage qu’il croque avant d’accepter finalement celui-ci. Quand Tintin montre son portrait en tous points identique à celui de la bande-dessinée et interroge Milou sur la ressemblance, c’est surtout Spielberg qui pose la question aux spectateurs de manière frontale. Le réalisateur joue sur le tiraillement entre une recréation totalement numérique des dessins d’Hergé et une retranscription réaliste des personnages. Si le résultat peut sembler moins réaliste actuellement, c’est surtout suite à l’évolution constante de la technologie, nous rapprochant petit à petit du photoréalisme total. On peut faire le lien avec l’un des plans déjà dévoilé dans la bande-annonce de « Ready Player One », où le héros enfile sa visière et que la caméra rentre dans cette dernière. Il s’en suit une interrogation sur la coupe entre l’acteur et son double numérique, ainsi qu’une preuve des possibilités presque infinies de la technologie actuelle. C’est donc un tournant à venir dans la carrière de Spielberg à ce sujet, comme l’étaient déjà « Jurassic Park » et donc ce « Tintin ».

Le travail sur la matière devient presque la réflexion principale du film au vu du travail sur la retranscription d’un monde réaliste mais en même temps à part, notamment d’un point de vue historique. La peau des protagonistes semble à la fois palpable et irréaliste, tombant pas loin de la « Vallée dérangeante » par les rattachements avec l’animation tout en conservant un semblant de toucher qui intrigue. Tout cela se retrouve prolongé dans les décors, que ce soit les constructions en dur, ou l’eau. Quand la destruction fait son chemin dans le spectacle visuel, on sent les retombées des dégâts tout en gardant une forme d’onirisme. Une pluie de pièces d’or devient une vision aussi bien magnifique par son irréalisme que par sa palpabilité. Si le mot « palpable » revient autant, c’est bien car Spielberg, sans cacher ses ficelles de fiction, veut amener à un résultat ayant un corps et une vie qui transcendent ses origines numériques. De quoi interroger son spectateur en permanence si celui-ci cherche la petite bête tout en laissant ceux qui veulent profiter du voyage s’extasier devant le spectacle.

La mise en scène profite également des capacités de la technologie pour s’affranchir pleinement de ce qui aurait pu la retenir auparavant dans ses mouvements. Le point de non-retour sera franchi dans cette poursuite en plan-séquence sans interruption dans ses péripéties. La juxtaposition des événements et des éléments (une nouvelle fois) amène à un spectacle absolument renversant à tous points de vue. On reconnaît de nouveau cet amour de Spielberg pour le spectaculaire tout en gardant un pied dans le concret. Même quand il est dans l’animation, le metteur en scène continue à préserver l’humain et l’émotionnel au centre de ses événements. Car si le tout fonctionne, c’est grâce à l’empathie envers les héros et le jeu sur le lien entre eux. Dépassant le simple « Buddy Movie », la relation entre Tintin et Haddock reste dans le partage de vécus différents entre le jeune reporter en quête constante d’aventures et le vieux loup de mer tiraillé par son héritage.

C’est quelque chose qui semble avoir été régulièrement oublié dans les critiques, mais le lien avec un passé familial est le moteur principal des personnages. Haddock et Sakharov perpétuent le combat que se menaient déjà leurs ancêtres. Le premier est même miné par l’échec que représente son statut : dernier fils d’une lignée amenée à disparaître à cause des doutes que chacun a hérité de son père. Tintin, par son côté asexué, se fait remarquer par une forme de solitude liée sans doute à une absence de parents ou de toute autre famille. Cette dernière est pourtant centrale dans la filmographie de Spielberg. Le fait que le héros ne dispose d’aucun proche ne peut pas être un simple oubli du réalisateur et permet plus d’expliquer son besoin de se lier à d’autres. Sa volonté de vivre diverses découvertes et autres voyages peut être vue comme une manière de s’échapper de la tristesse de sa réalité émotionnelle.

Cela relève à nouveau de la maîtrise de Spielberg d’insuffler de l’humain derrière des enveloppes numériques, une âme dans ce qui n’aurait pu être qu’une coquille vide. Même quand il expérimente avec la technologie et les avancées de son évolution, il ne peut s’empêcher de chercher l’humain et les tiraillements inhérents à celui-ci avec une subtilité qui lui est propre. Voici la marque d’un grand auteur : savoir conférer à chacune de ses œuvres quelque chose d’unique et vivant qui marque son public de manière émotionnelle. Et au final, tant pis si on est dans le merveilleux ou non. Steven Spielberg est un maître du spectacle chargé émotionnellement et « Tintin » est l’une des nombreuses preuves de cette maîtrise. On ne peut qu’espérer la même chose pour son « Ready Player One », œuvre théorisant sur la culture et la construction sociale personnelle qu’elle permet, traitée par l’un de ses piliers…

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Amoureux du cinéma, je suis belge, pas drôle et végétarien (dans cet ordre ^^). Le septième art est ma grande passion et j’adore parler films, qu’importe leurs styles.
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