L'île aux chiens - Une aventure drôle et intelligente au pays du soleil levant signée Wes Anderson

24/04/2018

Titre : L'île aux chiens

Réalisateur : Wes Anderson

Avec : Bryan Cranston, Edward Norton, Bill Murray, Jeff Goldblum, Bob Balaban, ...

Genre : Animation, aventure

Durée : 1h41

Nationalité : Allemand, américain

Sortie : 11 avril 2018

Résumé : En raison d’une épidémie de grippe canine, le maire de Megasaki ordonne la mise en quarantaine de tous les chiens de la ville, envoyés sur une île qui devient alors l’Ile aux Chiens. Le jeune Atari, 12 ans, vole un avion et se rend sur l’île pour rechercher son fidèle compagnon, Spots. Aidé par une bande de cinq chiens intrépides et attachants, il découvre une conspiration qui menace la ville.

Peu de réalisateurs peuvent se vanter d’avoir un style ou un univers marquant et reconnaissable au premier coup d’œil, mais le réalisateur américain Wes Anderson fait partie de ces heureux élus. En 20 ans de carrière et 8 longs-métrages, le cinéaste texan s’est imposé dans un paysage audiovisuel restrictif et régi par les tout-puissants studios, comme un électron libre. Officiant dans le circuit du cinéma indépendant, Wes Anderson réussit à mener des projets ambitieux à sa manière et avec les personnalités qu’il aime, projets qui sont aussi bien appréciés par la critique que par le public. Le secret de cette réussite : une imagination foisonnante et un travail de titan sur l’ensemble des pôles de la conception de ses films. Parce que le style Wes Anderson c’est une famille, limite un gang où on retrouve les mêmes acteurs, techniciens ou collaborateurs avec qui le cinéaste ne travaille pas mais s’amuse à inventer des mondes qui nous parlent malgré leur fantaisie, ou à narrer des histoires avec son propre sens de l’humour.

Pour son 9ème long-métrage, Mr Anderson se tourne une nouvelle fois vers le cinéma d’animation, genre auquel il s’était essayé avec brio dans Fantastic Mr. Fox, une adaptation de la littérature jeunesse imaginée par l’écrivain Roald Dahl (Charlie et la chocolaterie, Matilda, James et la Grosse Pêche, …). Et pour cette deuxième tentative, il s’évade au Japon, terre de traditions, de modernité et de cinéma afin de donner la parole au meilleur et au plus fidèle ami de l’Homme : le chien. Tout indique qu’Anderson aime ces bêtes, en atteste le calendrier lunaire asiatique qui fait de 2018 l’année du chien. Mais aussi ce titre qui, mis en anglais et prononcé vite, « Isle of dog », résonne à l’oreille comme une déclaration d’amour à peine voilée au canidé (« I love dog »). Coïncidence ? Je ne crois pas. Alors à l’heure où le chat règne en maître sur la planète internet, le chien, lui, fait son cinéma et le résultat en vaut clairement la chandelle.

Suite à une étrange épidémie de grippe canine, le maire de l’opulente métropole de Megasaki met en place des mesures exceptionnelles pour endiguer le mal. Suite à un vote approuvé par toute la population, le maire Kobayashi décide de mettre en quarantaine tous les chiens de la cité. Les pauvres bêtes, habituées au confort et à l’affection des humains, se retrouvent du jour au lendemain livrées à elles-mêmes sur une île poubelle qui servait de déchetterie à ciel ouvert. Si personne ne voit d’objection à cette solution, Atari, jeune pupille du maire, n’est pas d’accord. Du haut de ses 12 ans, le gamin vole un avion et se rend sur l’île à la recherche de Spot, son fidèle compagnon. En chemin, il fait la connaissance d’une bande de 5 chiens prêts à tout pour l’aider. Débute alors un grand périple sur l’île poubelle dans des zones hostiles et dangereuses. Mais la fine équipe doit faire vite car un complot est mis en place par les autorités de la ville nippone. Car derrière la mise en isolement des chiens se cache un plan machiavélique qui signerait l’extermination pure et simple de la population canine.

Si vous faites partie de ces spectateurs qui pensent à tort que le cinéma d’animation est un genre réservé aux bambins, qu’il n’est pas capable de porter des sujets et des enjeux plus adultes, ce film est pour vous. Car non, animation ne rime pas toujours avec enfance et divertissement familial. À la différence de Fantastic Mr. Fox qui, malgré ses différents sens de lecture, était malgré lui orienté vers les enfants, L’île aux chiens est une création originale de Wes Anderson, ce qui lui permet de s’émanciper des restrictions communes à l’équation dessin animé = histoire pour jeune public. Cela ne veut pas dire que le film ne peut pas intéresser les plus jeunes, mais simplement qu’ils ne sont pas la cible autoproclamée du film. Et rien qu’avec ce simple fait, on voit la liberté dont jouit le réalisateur, celle de faire un pied-de-nez aux normes du cinéma, d’investir un espace et de se l’approprier. Ce n’est pas Wes Anderson qui se conforme aux normes de l’inconscient collectif, mais le spectateur qui se calibre pour le cinéma d’Anderson. Il vous faudra donc, spectateurs, mettre de côté vos a priori, vous installer confortablement sur votre siège et vous laisser aller dans son univers.

Et le premier a priori, c’est la technique d’animation : la stop-motion. Le cinéma d’animation, c’est le résultat d’un travail de titan de la part d’équipes techniques conséquentes. Un constat qui est encore plus visible lorsqu’on a affaire à de la stop-motion. Alors on est loin de la beauté des films en 2D signés Disney ou Ghibli, avec ces jolis dessins animés qui, par des mouvements fluides et lisses, donnent l’illusion du vrai. Non, la stop-motion n’a pas cette grâce : malgré ses partis pris colorés, elle fait plus carton-pâte, rafistolage, plastique et je dirais même recyclage. Mais tous ces « défauts » ont leur charme. Malgré une palette de couleurs assez ternes et pas très gaies, l’aspect saccadé du mouvement, le manque de vie des personnages ou accessoires, le film de Wes Anderson est une claque visuelle, car il réussit à être beau à sa manière.

Le cinéma d’Anderson, c’est avant tout un travail minutieux de l’image. À la manière d’un peintre, chaque plan est composé et organisé avec une précision chirurgicale. On y retrouve son obsession pour la symétrie, l’ordre, le travail du cadre, de la profondeur de champ et du point de vue. Même dans son opposition de la ville droite et ordonnée de Megasaki avec l’anarchie de L’île aux ordures, l’ordre est présent. Tous ces cubes de déchets compactés donnent l’impression que Wall-E de Pixar est passé par là et a fait le ménage. Il pose un regard très frontal sur l’image, ce qui donne l’impression qu’il casse le 4ème mur en dialoguant avec le spectateur, où il aime prendre de la hauteur sur l’action qu’il raconte avec des prises de vue aériennes.

L’île aux chiens de Wes Anderson ancre son histoire dans un univers dystopique au cœur d’un japon fantasmé mais commun. La ville fictive de Megasaki fait littéralement référence à Nagasaki, et des références à peine dissimulées au pays du soleil levant, il y en a à l’appel. Le film est un hommage à la culture nippone avec des détails très visibles (kabuki, estampe japonaise, haïku, …), notamment au niveau des décors avec ses environnements, son architecture urbaine, le tout combiné avec l’esthétique du réalisateur. Je ne peux m’empêcher de voir dans la création de L’île aux chiens un mix entre la fameuse neko no shima, en français l’île des chats de l’île d’Ao-shima (ou celle Ōkunoshima avec les lapins) et celle de Thilafushi, l’île poubelle des Maldives. Il y en a d’autres plus subtiles (champignon nucléaire), même la composition de certains plans se référant au cinéma japonais. Les plus cinéphiles reconnaîtront certains plans des films de Kurosawa ou un peu de Miyazaki. Mais Anderson ne renie pas pour autant ses propres références culturelles : à quelques occasions, le western s’affiche à l’écran, lors de duels de regards. Le film est tellement truffé de détails et de références qu’il faudrait faire un arrêt sur chaque séquence pour les décrypter.

Bien que ce soit une œuvre originale, le scénario n’a pas cette prétention. L’intrigue, qui raconte le voyage incroyable d’un petit garçon au nom de l’amitié, est basique et simple. Là où se trouve l’originalité de cette histoire, c’est dans la manière de la raconter. Ici on ose limiter la compréhension des paroles des humains au profit des chiens. Avec un point de vue centré sur les chiens et sans une narratrice qui intervient de temps en temps, impossible de comprendre les dialogues en japonais. Un parti pris ingénieux qui pousse le spectateur à se concentrer sur l’image et les mimiques des personnages pour comprendre l’essentiel, comme au temps du cinéma muet. Parfois les regards suffisent largement à transmettre l’idée. Pour les gens peu friands des sous-titres (comme moi), c’est une bonne chose puisqu’on peut profiter un maximum de l’image sans interruption. Et quand les dialogues sont à notre portée, ils sont efficaces et bien rythmés, avec un sens du verbe hilarant, presque dandyesque à certains moments, le tout accompagné d’une bande-son insolite de notre compositeur français Alexandre Desplat dont c’est la 4ème collaboration. La musique s’inspire, comme on peut s’y attendre, des sonorités japonaises focalisées sur la pulsion et le rythme avec l’intervention des percussions taiko combinées à un singulier basson et un entêtant carillon.

Les personnages sont vraiment sympathiques à suivre, notamment les chiens qui jouissent tous d’une personnalité qui leur est propre. Ces effets sont rendus possibles grâce au casting vocal qui n’est pas composé de professionnels du doublage mais de la bande comédienne avec laquelle Wes Anderson aime s’entourer. On y retrouve notamment Bryan Cranston en Chief, Edward Norton sous les traites de Rex, Bill Murray en Boss, Jeff Goldblum dans la peau de Duke et Bob Balaban en King, pour ne citer qu’eux. Et il est clair que tous les acteurs ont pris leur pied pour donner vie à leur personnage. Bien que le réalisateur ait pris le temps de sélectionner les voix françaises du doublage et que je sois une défenderesse du travail des doubleurs made in France, je vous conseille vivement la VO afin de profiter au maximum du jeu originel des acteurs qui est bien plus convaincant et immersif dans cet univers.

Le film questionne pas mal de sujets, avec dans un premier temps les notions de fidélité et d’amitié qui lient l’homme à l’animal, puis le concept de la famille, avec ses limites. Ici, à une grande échelle, la société japonaise représente une grande famille avec ses règles rigides sous la coupe du chef Kobayashi, grand amateur de félins, qui use de son pouvoir pour entraîner à coups de fake news et de censure ses administrés vers une extermination de masse. Dans cette société hyper hiérarchisée, l’enfant devient le symbole de la rébellion face à un monde des adultes injuste et corrompu. On y parle ségrégation, complot gouvernemental, manipulation des foules et génocide organisé démocratiquement : la violence est donc ultra présente et de multiples manières. On a donc affaire à un film d’anticipation au sujet étrangement contemporain à notre monde, qui sous couvert de la paix sociale et sanitaire discrimine toute une espèce. Si cela ne vous fait pas penser grossièrement à l’Amérique, le film aura au moins le mérite de s’en inspirer afin de prôner la liberté, l’égalité et la solidarité.

En conclusion, L’île aux chiens est une œuvre authentique magistralement portée par un Wes Anderson au sommet de son art, en plus d’être un sympathique film d’animation intelligent, drôle et un brin nostalgique grâce à une animation artisanale remarquable et une partition musicale immersive et insolite au folklore bien marqué. À travers les aventures d’Atari et de sa bande de cabots joyeusement interprétés par un casting de qualité, le réalisateur nous livre un étonnant récit d’anticipation politisé et inspiré du cinéma japonais toujours avec cette même rigueur et fantaisie. On passe un excellent moment et on en redemande. Si vous ne connaissez pas le travail de Mr Anderson et que vous désirez le découvrir, ce film est fait pour vous. N’hésitez pas aussi à vous plonger dans sa filmographie qui regorge de pépites en attendant son prochain film qui, selon les dires du réalisateur, mettra à l’honneur la France, autre pays qu’il affectionne.

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Hello !!! Moi c’est Greycie alias Satshy. Comme la plupart de mes camarades, je n’ai pas reçu non plus de lettre pour Poudlard mais les Vacances au Camps des sangs-mêlés dans le bungalow d’Athéna me semblaient plus attrayantes ^^
Enfant des années 90, née sous le signe du taureau et du mouton (calendrier lunaire), je suis du genre déterminée et espiègle. Etudiante en Master cinéma, je me définis comme une enthousiaste. Dès que j’ai une passion, je m’y livre à fond (cheval, cuisine, manga, Japon, voyage, danse classique, etc.), tout y passe depuis deux décennies. Je suis donc une touche à tout mais la passion qui accapare tout mon temps actuellement (et pour longtemps), c’est la littérature. Romance, fantasy, BD, contemporain, manga, historique, science-fiction, … Je lis, que dis-je, dévore de tout ; avec une nette préférence pour le genre dystopie et le young adult. Couplé avec le cinéma, c’est le combo gagnant pour s’évader vers d’autres horizons.
Mes bouquins préférés sont la saga « Percy Jackson » avec les « Héros de l’Olympe » de Rick Riordan ainsi que « Orgueil & préjugés » de Jane Austen. Côté séries, ce sont Once Upon a Time et Outlander et pour le 7ème art la Saga Star Wars et l’adaptation encore une fois de Orgueil et préjugés de 2005.
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