Fallen Kingdom : la symbolique du dinosaure

09/10/2018

Titre : Jurassic World : Fallen Kingdom

Réalisateur : Juan Antonio Bayona

Avec : Chris Pratt, Bryce Dallas Howard, Rafe Spall, ...

Genre : Action, aventure

Durée : 2h10

Nationalité : USA

Sortie : 2018

Résumé : Cela fait maintenant trois ans que les dinosaures se sont échappés de leurs enclos et ont détruit le parc à thème et complexe de luxe Jurassic World. Isla Nublar a été abandonnée par les humains alors que les dinosaures survivants sont livrés à eux-mêmes dans la jungle. Lorsque le volcan inactif de l'île commence à rugir, Owen et Claire s’organisent pour sauver les dinosaures restants de l’extinction. Owen se fait un devoir de retrouver Blue, son principal raptor qui a disparu dans la nature, alors que Claire, qui a maintenant un véritable respect pour ces créatures, s’en fait une mission. Arrivant sur l'île instable alors que la lave commence à pleuvoir, leur expédition découvre une conspiration qui pourrait ramener toute notre planète à un ordre périlleux jamais vu depuis la préhistoire.

.

L’un des plus gros problèmes pour une saga au premier volet exceptionnel est que les épisodes qui suivent doivent pouvoir tenir la comparaison face à l’original. Sans tomber dans la médiocrité absolue, il faut bien avouer que les suites de Jurassic Park n’ont pas la même puissance visuelle et narrative que le film culte de Steven Spielberg. Le second est un complémentaire en deçà avec un certain cynisme, le troisième une série B peu mémorable et Jurassic World alterne entre réflexions méta sur le système cinématographique actuel et quelques maladresses d’écriture, cette dernière partie ayant été la plus mise en avant avec une mise en scène assez impersonnelle. L’arrivée de Juan Antonio Bayona, metteur en scène à la touche visuelle unique, ne pouvait apporter que du neuf à la saga. Au vu du résultat final, on peut même se demander si le réalisateur espagnol n’est pas derrière la meilleure suite de la saga.

Dès l’introduction, Bayona nous rappelle l’échelle de ses protagonistes avec une séquence de suspense bien troussée annonçant directement le danger des dinosaures, leur crédibilité et leurs proportions gigantesques. Leur iconisation, souvent oubliée, est devenue primordiale pour Bayona. Le sens du merveilleux et de la panique qu’ils produisent est redevenu central et ramène au cœur de la saga. C’est d’ailleurs cette sentimentalisation des créatures qui permet d’amener la thématisation du spécisme et du traitement des humains envers les dinosaures. Accablés face à leur création, les responsables préfèrent fermer les yeux plutôt qu’assumer la responsabilité de leurs actes.

Un indice de cet aspect plus crédible des créatures se retrouve dans l’arrivée de Claire chez Benjamin Lockwood. Là où dans « Jurassic World », Trevorrow convoquait un dinosaure en numérique apparent pour annoncer la couleur, Bayona représente des squelettes afin de montrer que ses créatures seront plus physiques. Bien mieux intégrés que dans le volet précédent, les dinosaures se montrent alors plus puissants de sens, notamment dans la bataille finale. La création la plus génétique (et donc numérique) finit empalée sur le crane d’un tricératops. Ou la victoire du matériel sur l’immatériel.

Ce schisme entre effets pratiques et numériques, en plus d’être en lien constant avec le premier, révèle la nature bicéphale du film. D’un côté, le scénario de Colin Trevorrow et Derek Conolly souffre d’une caractérisation simpliste de certains personnages (la palme revenant à Franklin, le geek de service stéréotypé). De l’autre, Bayona arrive à mieux parler des thématiques au cœur de son film par le biais du visuel que du narratif. Si Trevorrow et Conolly amènent également des pistes narratives intéressantes, c’est quand le réalisateur de L’orphelinat les traite uniquement par la mise en scène qu’elles fonctionnent le mieux.

Par ce point, revenons sur quelque chose qui a été beaucoup délaissé dans les autres volets de Jurassic Park : sa nature génétique. Dans le premier film, Ian Malcolm abordait les problèmes moraux fixés par la renaissance des dinosaures dans notre société. Ici, Lockwood attaque la volonté d’Hammond de se raccrocher au passé alors que celui-ci fait de même avec sa fille. Maisie se révèle ainsi une même « aberration génétique » que les dinosaures avec ce même problème pour avancer sur une perte tragique. Si celle d’Hammond relevait de l’envie d’émerveiller le monde avec quelque chose d’unique à l’époque, Lockwood en revient à un drame intime. L’un peut représenter la quête du cinéma à divertir et éblouir ses spectateurs avec du jamais vu tandis que l’autre cherche à toucher son public droit au cœur. On pourrait parler de dichotomie mais ce serait insultant pour certains réalisateurs arrivant à combiner les deux, dont Bayona…

Ce dernier s’affirme ainsi comme un héritier de Spielberg dans sa gestion des deux éléments cités plus haut mais également du suspense, comme le confirme le plan séquence d’immersion de la boule. Il n’hésite pas non plus à transformer son climax en véritable film de monstre d’Universal. Si le lieu de celui-ci semble aberrant aux yeux de certains (le manoir Lockwood), il relève pourtant de plusieurs choix logiques et cela grâce à un choix esthétique qui permet de mieux appréhender ce changement. On est loin d’un Alien vs Predator Requiem qui, en bazardant ses créatures dans un milieu urbain sans autre effort, ne faisait que souligner encore plus l’antinomie des univers. Ici, Bayona transforme le manoir au fur et à mesure de la découverte de ses sous-sols et de sa nature plus « dérangée ». En assumant un cœur capitaliste et profitant de méfaits scientifiques, ce qui était filmé comme une forme de havre de paix devient une maison des horreurs rendant plus cohérente son aspect dans le climax. La créature devient même un parfait croque mitaine dans une séquence un peu trop dévoilée dans les bandes annonces mais conservant une force baroque visuelle assez étourdissante, tout en risquant de provoquer quelques cauchemars à certains spectateurs assez jeunes…

Bayona arrive donc à gérer une autre dualité conflictuelle : rendre ses dinosaures réalistes dans notre univers tout en les esthétisant assez pour conserver leur aura cinématographique. Bref, devoir prendre les mêmes décisions que Steven Spielberg sur l’opus originel. C’est sans doute pour cela qu’une des scènes les plus symptomatiques de cette situation renvoie au premier film. Alors qu’Isla Nublar est proche de sa destruction, nos héros voient au loin un brachiosaure reprenant le même geste sur ses deux pattes que lors de sa première apparition dans la saga avant de disparaître dans les cendres. Par ce rappel à l’une des scènes qui ont façonné l’histoire du cinéma (ainsi que la jeunesse de beaucoup d’enfants), Bayona parvient à réveiller un souvenir émotionnel douloureux aussi bien intra qu’extra diégétique tout en conciliant ses objectifs à priori inconciliables.

Nous parlions plus tôt de la nature génétique du film qui aura posé beaucoup de problèmes à certains spectateurs. Pourtant, il est autant cohérent avec les questionnements du premier film que ceux que se posait Michael Crichton. Si ramener à la vie des créatures disparues il y a plusieurs millions d’années est possible, pourquoi ne le serait-ce pas avec un être humain ? Maisie est ainsi le véritable cœur du film par la manière dont elle est appréhendée au début (le personnage d’enfant récurrent dans la saga) avant que sa véritable nature ne soit révélée. Sa décision finale n’en est alors que plus cohérente, se rapprochant plus d’autres créatures génétiques que d’êtres humains auxquels elle ne se sent pas appartenir. D’ailleurs, peut-on avoir de l’affection pour le produit de recherches scientifiques ? La question est pertinente dans l’univers du film ainsi que de manière méta par rapport à la vision des dinosaures. Loin d’être dans la simple philosophie de comptoir, les thématiques abordées ici sont des promesses de réflexion auxquelles beaucoup semblent ne pas vouloir s’intéresser…

Enfin, comment passer sur le questionnement capitaliste autour des dinosaures ? Bayona fait face au cynisme de la production (on y voit que les dinosaures font encore vendre) et le duo Trevorrow/Connelly reprend ses interrogations sur le volet précédent. Si les motivations de certains sont stupides (dinosaure = soldat ?), elles restent cohérentes dans la crédibilité de la société. On peut noter, de manière symboliste encore, que c’est Bayona qui parvient le mieux à aborder cela en faisant assassiner son méchant par les produits qu’il comptait vendre après s’être dissimulé sous une voiture pouvant être vue comme représentant la société de consommation (sachant que l’on avait du mal à passer sur le placement de produit assez visible d’une certaine marque de voiture dans Jurassic World). Le personnage amène également une réflexion sur l’attitude également cynique des protagonistes principaux dans leurs actions qu’ils voient positives. Face à cette absence de moralité pure chez ses personnages, la saga semble donc se diriger vers un retour en arrière avec des dinosaures prêts à reprendre leur place dans le monde, eux qui n’agissent que par instinct de survie plus que par une quête de profit moral ou économique.

Si l’on peut reprocher à Fallen Kingdom beaucoup de maladresses narratives, il serait dommage d’ignorer les nombreuses réflexions engendrées et la mise en scène intelligente et symboliste de Bayona. Le tiraillement entre son statut de produit et un réalisateur cherchant à garder sa patte d’auteur mène Fallen Kingdom à un véritable regain de qualité dans la saga ainsi qu’à un blockbuster passionnant à de multiples niveaux. Ne rester que sur son statut de divertissement et n’y voir que quelque chose de simplet là où il est bien plus profond jusque dans ses détails est injuste pour un film pareil. Qui sait : peut-être sera-t-il revu plus à la hausse une fois que le besoin de communiquer le plus rapidement possible sur des titres attendus sera passé…

.

Amoureux du cinéma, je suis belge, pas drôle et végétarien (dans cet ordre ^^). Le septième art est ma grande passion et j’adore parler films, qu’importe leurs styles.
1 I like it
0 I don't like it

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *