Maniac, jusqu'où iriez-vous pour aller mieux ? (spoilers)

07/10/2018

Titre : Maniac

Créée par : Patrick Somerville, Cary Fukunaga

Avec : Emma Stone, Jonah Hill, Justin Theroux, Sonoya Mizuno, Gabriel Byrne, Sally Field, Geoffrey Cantor, ...

Format : 40 minutes

Diffusion : Netflix

Genre : Dark comedy, comique, science-fiction, dystopie

Résumé : Des inconnus en proie aux affres de la solitude. Parmi eux, un homme perdu et une femme accro aux médicaments se rencontrent à l'occasion d'un essai clinique complètement délirant mené par une équipe de médecins et de savants fous au service d'une machine extrêmement émotive.

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Ce résumé vous intrigue ? Il est vrai qu’on ne sait pas trop à quoi s’attendre quand on ne se fie qu’aux images et au résumé. Et à première vue, Maniac possède tout l’attirail de la série de légende : un casting de rêve et des scénaristes qui nous ont habitués à du contenu de qualité (la réalisation de la série a en effet été supervisée par Cary Fukunaga, aux commandes de la saison 1 de True Detective et même du prochain James Bond.) Maniac, qui ne s’inspire pas du film éponyme de William Lustig mais d’une série norvégienne, s’en éloigne cependant en ne plaçant pas l’histoire dans un institut psychiatrique comme c’est le cas pour la série norvégienne dans son désir de questionner la maladie sans en faire une histoire d’hôpital. L’intrigue, quant à elle, nous promet de grands moments d’introspection et de communion sincère avec ces personnages en qui nous sommes si certains de trouver notre pendant. Et en terme de série à la fois innovante et originale, le moins qu’on puisse dire c’est qu’on ne sait même plus où la ranger : une dystopie ? Une comédie ? Série d’action et d’aventure ? Ou bien une série de science-fiction bien kitsch ? Vous pouvez cocher toutes les cases. Alors oui, les mises en garde étaient nombreuses mais une en particulier s’est avérée extrêmement vraie : vous n’allez rien comprendre, en tout cas pas tout de suite. Mais y a-t-il seulement quelque chose à comprendre ? C’est ce que nous nous proposons de voir, tranquillement, loin de toute matrice. Installez-vous confortablement, chers patients.

Maniac (ce ne sont pas des astronautes, mais bel et bien des sujets d’un essai pharmaceutique).

L’histoire en détail

Pour y voir un peu plus clair dans cet enchevêtrement de genres et de finalités, il conviendrait de revenir en détail sur cette intrigue et ce qui en fait un élément de controverse. Le décor dans lequel se déroule l’histoire est en lui-même un premier paradoxe : il s’agit d’un New York rétro-futuriste, coincé dans les années 80 malgré de réelles avancées technologiques aussi utiles qu’effrayantes (on y retrouve par exemple un robot miniature nettoyeur de rue, des comédiens que l’on peut commander en ligne pour jouer le rôle d’amis et même le supplice beaucoup trop réaliste d’une pub vivante incarnée en un employé qui vient vous égrener d’une voix obsédante et inlassable toutes ces réclames qui avaient au moins l’avantage de ne pas encore être physiques, espérons que le grand méchant Capitaliste ne s’inspire pas de cette idée pour une société de consommation encore plus débridée et hors de contrôle). Ce New-York inchangé et tous ses éléments seraient en réalité un « parallèle bizarre à ce que nous connaissons« , ainsi l’explique Cary Fukunaga au Huffington Post américain. Et il est vrai que cet univers à la fois si proche de nous et pourtant si étranger ne nous laisse pas indifférents. Mais nous y reviendrons plus à propos quand il sera question des points forts. 

C’est donc dans ce New York là, un New York à la solitude exacerbée, un New York au-dessus des sentiments pour lesquels il n’a pas le temps, que l’on retrouve nos protagonistes, petits astronautes perdus dans l’espace-temps de leurs errances psychologiques ponctuées des lumières criardes dépourvues de chaleur de la ville qui nous semble si froide et solitaire malgré ses apparats et ses artifices. Car rien de tout cela ne suffit à tromper la seule souffrance qui compte vraiment : celle de ces personnages. Owen Milgrim (Jonah Hill) est à la dérive. Il vient de perdre son emploi et se retrouve de nouveau victime d’épisodes psychotiques. Seulement, personne dans son entourage de milliardaires ne semble réellement se préoccuper de son bien-être. Sollicité par son frère empêtré dans de graves affaires judiciaires, Owen n’est guère plus qu’un alibi et l’on fait peser sur lui tout le poids de la survie de l’honneur familial. C’est alors qu’il décide d’intégrer un essai clinique chez Neberbine Pharmaceutical Biotech, l’occasion pour lui de se faire un peu d’argent mais surtout de percer à jour le mystère du schéma. Car Owen voit notre autre protagoniste, Annie (Emma Stone), partout, et il est persuadé que cela a un sens. Alors quand elle débarque à son tour dans les locaux de Neberdine, il compte bien en apprendre davantage sur elle. Mais Annie n’est pas l’être salvateur tant rêvé par Owen, enfin pas tout à fait. Dans la vraie vie, ou ce qui s’en rapproche le plus, Annie est accro aux médicaments de Neberdine, et cet essai clinique est l’occasion pour elle de se procurer de nouvelles pilules gratuitement, tout en se faisant un peu d’argent dans la foulée. Deux trajectoires bien différentes donc, desquelles on ignore à peu près tout dans les premiers épisodes, si ce n’est ce que la série veut bien nous laisser voir. Mais on se doute très vite qu’une chose lie ses personnages : leur égarement. Ils souffrent et ils ignorent comment mettre un terme à cette souffrance. C’est là qu’entre en jeu Neberdine puisque le but de cet essai est justement d’éradiquer tous les maux psychologiques, qu’ils soient liés à une rupture amoureuse douloureuse ou à une maladie beaucoup plus complexe. Un vœu pieux de la part des scientifiques fous qui semblent eux aussi loin d’être épargnés par les aléas de la vie.

Une traversée du brouillard de la réalité

Une expérience à la limite du réel. C’est ce qui attend et les téléspectateurs et les personnages de Maniac. Les premières minutes du premier épisode sont très particulières. Nous sommes propulsés dans la vie d’Annie et d’Owen sans autre forme de cérémonie. On se retrouve plongés dans ce New York où se superposent anomalies et paradoxes : sommes-nous dans les années 80 ? Est-ce vraiment New York et pas plutôt Tokyo ? Est-ce seulement la réalité ? L’arrivée des deux principaux protagonistes dans les locaux de Neberdine Pharmaceutical Biotech (qui a tout du labo kitsch où personne ne sait vraiment ce qui se passe, pas même les scientifiques aux commandes) n’arrange rien à l’affaire. Owen réussit la batterie de tests psychologiques qu’on lui impose à coups de gros boutons rouges et verts et obtient son pass de cobaye. Pour Annie, c’est un peu plus compliqué : il lui faudra en effet recourir à ses talents de bonimenteuse et de maître chanteuse pour décrocher le sésame. L’on arrive alors à la partie la plus intéressante et la plus déjantée de la série : les essais cliniques où les patients, endormis (drogués), sont scrutés par les scientifiques et médecins.

Ce que vous risquez de ne pas aimer

Ce qui nous frappe en premier, en dehors de la complexité de la trame narrative dans laquelle on se retrouve directement plongés, c’est Owen. Car Owen est terriblement apathique, il semble glisser dans le monde réel sans parvenir à s’y fixer, à y trouver une emprise solide. Cette particularité peut agacer mais on ne doute pas qu’il s’agit-là d’un effet voulu de la part de la réalisation puisque Owen est malade, il n’a pas vocation à correspondre à nos attentes du héros de science-fiction téméraire et dégourdi. Sa maladie l’empêche de se fier à ce qu’il voit et à faire confiance à qui que ce soit, il n’a guère vraiment plus goût pour rien. Mais pour comprendre son comportement, il faudra patienter, et c’est là une des premières conditions qui pourrait coûter des téléspectateurs à la série. Si l’on exige de la patience de la part des téléspectateurs, il faut compenser par une entrée dans le vif du sujet qui en vaut la peine. Or, pour beaucoup, ni le cœur de l’intrigue ni le dénouement ne valaient le coup. A cela s’ajoute une certaine surenchère du comique poussé à l’extrême, au ridicule. En ce sens, le recours au tropes de l’humour noir a peut-être desservi Maniac car ils font prendre beaucoup trop de recul avec le cœur du sujet, qui reste les troubles psychologiques et les maladies mentales. Si les différentes virées hallucinatoires des protagonistes entretiennent notre attention et se révèlent relativement intrigantes, loin de mettre en exergue ce qui rend Owen ou Annie si proches et semblables, on se retrouve avec une accumulation de situations loufoques et absurdes dont on ne parvient pas vraiment à cerner la cohérence. On pourrait arguer que ce manque de cohérence est justement à l’image de cette conception du monde chaotique qu’évoque Owen à plusieurs reprises, il n’en reste pas moins que la série prend le risque de perdre le téléspectateur dans une trame qui, elle, perd en consistance.

Ce qui pourrait vous plaire

Un travail visuel soigné. Voilà ce que l’on ressent devant les premières images de Maniac et c’est bien là un premier point fort pour cette série. La qualité cinématographique est indéniable et la minutie poussée à l’extrême. Chaque univers (ou hallucination) que l’on voit à travers les essais cliniques est travaillé avec soin et chacun arbore un ton et une certaine poésie bien particulière. Ainsi, si on passe du film noir à la comédie en passant par le film d’heroic-fantasy, les réalisateurs ont pris soin de doter chacun de ces genres de sa propre couleur. Et au-delà de la palette chromatique rouge, vert, jaune et bleue qui accompagne chacun des essais, on reste bluffés par la délicatesse et la finesse accordées à chaque plan. Car malgré cette infatigable extravagance qui semble rythmer Maniac (et c’est là un des tours de force de la série), un épisode en particulier aura marqué nombre de téléspectateurs. Il s’agit de celui où Annie fait face à son traumatisme après la prise de la première pilule « A ». C’est l’occasion pour nous de revivre cette journée qu’Annie vit en boucle à chaque fois qu’elle se drogue : la dernière fois qu’elle voit sa sœur avant leur accident de voiture. C’est un épisode fort et poignant qui s’inscrit parfaitement dans la trame narrative. L’émotion qu’il suscite n’a rien de forcé et témoigne au contraire d’un véritable talent de mise en scène. Malgré tout, cette dynamique semble s’essouffler dès lors que l’on sait ce qui aura marqué les protagonistes : l’enchaînement des épisodes se fera alors d’une manière qui peut sembler beaucoup trop hasardeuse.

Un voyage au bout du normal

Une chose est sûre, Maniac nous fait voyager. Si on note une inspiration certaine de la pop culture, les différentes escapades hallucinatoires provoquées par les pilules A, B et C censées réorganiser la manière dont le cerveau des patients fait face au traumatise en y créant de nouvelles connexions saines sont l’occasion pour nous de plonger un peu plus dans l’inconscient d’Owen et Annie et enfin comprendre la raison de leur présence dans ce labo et les traumatismes qu’ils ont vécus. Mais c’est sans compter une interférence inattendue de la part de la machine créée par le Dr. Fujita (Soyona Mizuno) qui fera interagir les rêves d’Owen et Annie. Mais il ne s’agit pas là d’une tentative à peine masquée de nous forcer une idylle romantique car de l’aveu du scénariste Patrick Somerville : « On a voulu raconter une histoire d’amour, mais nous avons fait en sorte qu’elle reste platonique pour ne pas parasiter les autres grands thèmes que l’on aborde par ailleurs ici : l’amitié, la famille, la fraternité, l’Œdipe… ». Et il est vrai qu’un des moments forts de cette série reste la ténacité avec laquelle Annie, dans le dernier épisode, veut venir en aide à Owen alors qu’il se retrouve enfermé (dans la vraie vie, quoique rien n’est moins sûr) dans un hôpital psychiatrique. Alors qu’Owen refuse de croire en cette intervention, il lui demande « pourquoi ? » : pourquoi tient-elle tant à l’aider ? Elle répond que c’est parce qu’ils sont amis. Une bien belle leçon d’amitié, peut-être trop simpliste si l’on considère toutes les situations passées en revue dans chacun des rêves. Mais rappelons que Maniac débute avec quelques mots consacrés à un certain éloge de la connexion et comment ces mêmes connexions ont permis l’existence de tous les êtres vivants peuplant cet univers.

Maniac est donc de ces séries qui ne font pas l’unanimité : soit on aime, soit on déteste. Une chose est sûre cependant, la qualité visuelle est au rendez-vous et le jeu d’acteur (en particulier Justin Theroux très convaincant dans sont rôle de savant fou au complexe d’Œdipe et peut-être souffrant de paraphilie) est très efficace. En outre, on ne peut nier que l’approche des troubles psychologiques voulue par les réalisateurs est juste dans sa tentative, elle se refuse tout drame et tout côté risible. Questionner la normalité de la sorte est, au final, ce qui fait que la série peut ne pas plaire à tout le monde : chacun se retrouve différemment dans ce qui tient du normal et du vrai.

C’est à votre tour maintenant, si ce n’est pas déjà fait, d’entamer votre propre voyage et de vous demander quelle est la véritable valeur de la souffrance et s’il faut s’en départir en regardant Maniac, disponible sur Netflix depuis le 21 septembre.

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94s kid. Je vis d’art, d’astres et d’eau fraîche. Je suis, semble-t-il, attachée à la littérature, aux séries et aux langues (entre autres choses tout aussi folles). Je combats les caprices des mots sur le champ des idées coincées sur la langue. Je peux faire d’une série un long film de quatorze heures et la traduction, c’est sacré !
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