Bodyguard : presque aussi bien qu'un mariage royal ou un match de Coupe du Monde ? (spoilers)

07/11/2018

Titre : Bodyguard

Créée par : Jed Mercurio

Avec : Richard Madden, Keeley Hawes, Sophie Rundle, Vincent Franklin, Paul Ready, ...

Format : 56 à 58 minutes

Diffusion : Netflix

Genre : Drame, thriller, thriller politique

Résumé : David Budd est un sergent de police affecté au service de protection rapprochée de personnalités pour la Metropolitan Police de Londres. Mais il est surtout un vétéran de la guerre d'Afghanistan et cette dernière l'a marqué et usé irrémédiablement. Il conserve cependant toute son efficacité d'agent de terrain puisque, de retour d'un week-end avec ses deux enfants, le sergent Budd parvient à déjouer un attentat dans un train. C'est le début pour lui d'une lente descente aux enfers sous couvert de promotion : il est désormais le protecteur de Julia Montague, une Ministre de l'Intérieur bien décidée à ne pas se laisser intimider par les multiples menaces qui planent sur elle.

Pour répondre à la question posée dans le titre : il semblerait que oui, cette série de la BBC soit aussi bien qu’un mariage royal ou un match de Coupe du Monde. Du moins est-ce le cas pour nos voisins les britanniques. Car Bodyguard a commis un exploit inédit depuis dix ans, terminant en apothéose avec pas moins de 11 millions de téléspectateurs devant leurs écrans pour suivre le dernier épisode. Ces chiffres font tourner la tête : voici que cet ovni de série qu’on n’avait pas vraiment vu venir devient le programme le plus vu de l’année, juste après le mariage royal et la Coupe du Monde. C’était assez pour faire dresser les oreilles de Netflix qui n’a pas manqué de flairer le bon filon en se procurant les droits de diffusion pour espérer faire aussi bien sur sa plateforme. 11 millions de téléspectateurs. Un chiffre d’audience dont le rival se trouve bien loin en 2008 sous les traits de l’incontournable Doctor Who et son épisode spécial de Noël.

Alors comment cela est-il possible ? Qu’est-ce qui a rendu cette série si addictive pour tant de loyaux sujets ? Car face au résumé de la série, on serait bien en peine de comprendre comment Bodyguard a pu battre autant de records lors de sa diffusion en Angleterre. Qu’a-t-elle de si spécial ? Au premier abord, nous avons là une série qui suit une trame assez simple, qui ne prend pas de risques scénaristiques : un vétéran meurtri, des politiciens véreux qui ne se préoccupent guère du sort de ceux qu’ils envoient au front lorsqu’ils signent un bout de papier et une machination orchestrée par un mystérieux groupe aux intentions peu louables que notre brave héros plein d’abnégation se fait un devoir de combattre. Qui eût pu croire que ce pitch fascinerait et tiendrait en haleine autant de monde ? Attention, quelques spoilers.

Les critiques sont quasi unanimes : voilà une série menée tambours battants au suspens haletant. Certains ont même qualifié les premières minutes de « magistrales », dotées d’une intensité rare. La série débute avec les échos de la guerre, littéralement, dans une scène habilement travaillée : ce que l’on croit être le bruit tonitruant d’armes à feu en plein conflit se révèle être le bruit des rails que l’esprit torturé de David Budd (Richard Madden, le Robb Stark de Game of Thrones) confond avec le capharnaüm de la guerre. C’est effectivement une première scène savamment menée que l’on découvre : David Budd se réveille en sursaut dans le train, jette un regard alentour et vérifie que ses enfants vont bien avant de retrouver son calme. Mais rien n’échappe au regard vigilant du jeune policier car aussitôt, il remarque le regard inquiet de la cheffe de train qui passe dans les rangs, visiblement à la recherche d’un individu. Et tout se passe sans un mot, comme si le téléspectateur était dans ce train et participait à ce jeu de regard. La tension monte d’un cran, on sait que quelque chose cloche et lorsque David Budd décline son identité à la cheffe, tout s’accélère. Une alerte terroriste a été émise à l’égard de leur convoi et le jeune policier mettra alors tout en oeuvre pour déjouer cette menace. 22 minutes donc, 22 minutes où le téléspectateur se surprend à guetter une menace, à chercher le terroriste et à attendre que quelque chose se passe. Puis apparaît une jeune femme ceinturée d’explosifs.

Le ton est donné : toute la série jouera sur cette tension, sur cette menace cachée du danger qu’on sait exister mais dont on ignore et le visage et la source. Si l’intrigue promet son lot de rebondissements, on peut déjà saluer le travail effectué par le cinéaste français Thomas Vincent, aux commandes des trois premiers épisodes. La violence sourde, discrète et masquée est formidablement dépeinte par les regards, les scènes tendues et les gestes millimétrés. Le tout rend le décrochage difficile, on veut savoir quelle sera la prochaine menace, car menace il y a. Et il faut croire que Thomas Vincent, interrogé par Télérama, sait s’y prendre pour nous captiver : 

« Pour séduire, une série doit à la fois être une promesse puis la concrétisation de cette promesse, si possible de manière inattendue. Le téléspectateur aime bien être dans ses charentaises mais aussi être un peu bousculé, donc il faut lui proposer des charentaises originales, à paillettes, par exemple ! »

Mais là où Bodyguard entre véritablement en résonance avec son public, et peut-être pas de manière si fortuite malgré la réussite surprise, c’est à travers le traitement du climat de danger et d’inquiétude qui poursuit et hante toute la population britannique. Le terrorisme effraie et défraie la chronique et la série s’en est emparé pour camper ses positions : oui il y a des terroristes, mais la menace qui plane sur la Ministre de l’Intérieur n’est pas celle qu’on croit, et c’est là que le téléspectateur commence à douter. Bodyguard nous dépeint la politique comme un enchevêtrement ridicule de secrets avec ces boucs-émissaires à qui l’on fait porter le chapeau. La Ministre Julia Montague ne semble pas si innocente, on doute d’elle et de toute son équipe. Mais les machinations politiques font toujours recette, et cette intrusion presque intimiste dans la vie d’une ministre que nous propose Bodyguard s’avère très intéressante. On se surprend à se demander si c’est vraiment comme ça, là haut, chez les puissants, s’ils s’entre-déchirent aussi violemment en mettant en danger le reste de la population. Pourtant on s’attache petit à petit à Julia, malgré ses manigances manifestes. Tous ces aspects peuvent paraître somme toute assez classiques : la série se refuse tout traitement manichéen du terrorisme, et c’est tant mieux. Les méchants, ça ne veut rien dire : il y a des personnes au pouvoir et d’autres qui exécutent, chacun a son intérêt propre et il n’implique pas toujours celui de la population.

Et puis il y a David Budd, qui est un peu comme nous, un (télé)spectateur lambda, avec un accent plus prononcé peut-être (très frappant en V.O.) et certainement plus agile de la gâchette, mais il n’en reste pas moins démuni face à ce qu’il voit. Lui qui a tant souffert à la guerre croit savoir qui sont ses véritables ennemis, mais il sait surtout que Julia Montague, qu’il doit protéger, milite pour tout ce que lui est farouchement contre. Elle est aux antipodes de ses positions et, encore une fois, le non-dit et les scènes silencieuses où l’on voit David Budd s’informer sur Julia Montague, plongé dans le noir dans son appartement à l’ameublement pour le moins spartiate, instille un certain doute en nous. Se pourrait-il que David Budd soit mal intentionné ? La tension reprend le dessus à mesure que les événements s’enchaînent. Il faut dire que les premiers épisodes sont riches en rebondissements : Julia Montague se retrouve la cible d’un premier attentat quand sa voiture est prise pour cible par un sniper. La scène est filmée de telle sorte que l’attaque nous paraît interminable : les balles pleuvent et Julia est baignée de sang (celui de son chauffeur) tandis que David Budd tente de la calmer tout en essayant de comprendre d’où viennent les tirs. La scène est criante de réalisme, entre les moments de silence assourdissants et les cris de Julia. Les trois premiers épisodes s’imposent donc véritablement comme une entrée en matière brutale et forte, où le spectateur est tiraillé en tout sens tant l’intrigue et les complots le font douter : de qui faut-il vraiment se méfier ? 

Dans un précédent article vous présentant la série, je vous assurais qu’il n’y aurait pas de chanson ni d’envolées lyriques à la I Will Always Love You. Il semble évident que j’avais tort : pas de chansons, certes, mais une histoire d’amour ô combien prévisible. Mais on ne va pas bouder notre plaisir pour autant, surtout si l’on est assez versé dans le romantisme (je plaide coupable). Après le premier attentat qui a failli lui coûter la vie, Julia Montague tombe inévitablement dans les bras de David, son valeureux sauveur. Une relation tendue et périlleuse se noue entre les deux protagonistes, mais les conséquences ne sont pas celles que l’on croit. Il était touchant de voir à quel point Julia semblait sincèrement tenir à David Budd, mais l’inverse ne s’est avéré exact qu’à partir de l’épisode 4, précisément au moment où les mystères commencent à s’éclaircir. Richard Madden incarne David Budd à la perfection : il est à la fois froid et distant tout en laissant transparaître son mal-être lorsqu’il se retrouve acculé (tout particulièrement à l’épisode 6 qui a tenu en haleine toute l’Angleterre).

Mais comme dans toute série où le mystère au cœur de l’intrigue semble insoluble, la résolution peut parfois laisser pantois. Bodyguard n’échappe pas vraiment à la coutume. Après un deuxième attentat aux conséquences cette fois beaucoup plus dramatiques (il faut croire que David Budd ne porte pas vraiment bonheur), les soupçons se portent sur notre ami Budd. Le spectateur, lui, commence à douter de la police, des différents ministres et des cellules antiterroristes. La série se poursuit et abat carte après carte dans ce qui est désormais une véritable chasse aux corrompus. Seulement voilà, la vraisemblance en prend un coup et notre patience aussi. Il faut dire que les querelles  internes ne sont pas des plus intéressantes. Mais on lui passe cette faiblesse tant on veut connaître le fin mot de l’histoire (et surtout, voir ce pauvre David Budd souffler enfin). Si la seconde partie semble plus décousue et moins spectaculaire que les trois premiers épisodes, le final se chargera de jouer avec nos nerfs avec presque autant d’efficacité que le pilote. Car l’épisode six nous laisse scotché à notre écran, fébrile (spoiler : David Budd se réveille au cœur de Londres après avoir été assommé par les principaux suspects de l’attentat qui a coûté la vie à Julia. Il est ceinturé d’explosifs, le pouce scotché au détonateur et se rend compte que la police est à sa recherche. Police qui est elle-même corrompue et dont certains agents souhaitent sa mort.).

Bodyguard joue avec nos sentiments, la tension dramatique est telle qu’on s’attend à une explosion à chaque instant. C’est là que la série est la plus prenante, dans sa capacité à nous happer. A cela s’ajoute le personnage attachant de David Budd, malgré (ou peut-être grâce à) son air de chien battu. Il est le héros typique du genre : solitaire, sa famille ayant pris ses distances avec lui, il ferait cependant tout pour eux. Et puis il y a Julia, brillante et efficace. Une bonne série en somme, qui se regarde et qui s’apprécie. Pas de quoi cependant affirmer que son succès est amplement justifié. De notre côté de la Manche, difficile de croire que Bodyguard puisse s’imposer aux côtés de la finale de la Coupe du Monde et ses 26 millions de téléspectateurs qui on savouré notre victoire.

La série est disponible sur Netflix.

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94s kid. Je vis d’art, d’astres et d’eau fraîche. Je suis, semble-t-il, attachée à la littérature, aux séries et aux langues (entre autres choses tout aussi folles). Je combats les caprices des mots sur le champ des idées coincées sur la langue. Je peux faire d’une série un long film de quatorze heures et la traduction, c’est sacré !
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