Interview de Laura Nsafou, auteure de "Comme un million de papillons noirs"

23/11/2018

À cause des moqueries, Adé est une petite fille qui n’aime pas ses cheveux. Accompagnée par sa mère et ses tantes, elle va découvrir en douceur la beauté de ces papillons endormis sur sa tête, jusqu’à leur envol final.

Vous ne la connaissez peut-être pas, et pourtant… Son livre a été en rupture de stock seulement quelques jours après sa publication. Il a été publié grâce à un élan incroyable des internautes sur la plateforme Ulule où il a récolté plus de 22.000€ sur les 10.000€ requis pour permettre sa publication. Elle a été invitée dans plusieurs salons littéraires, écoles et même dernièrement, sur un plateau télé. Et quel plateau puisque c’est Mouloud Achour qui l’a accueillie dans son émission Clique. À seulement 25 ans, Laura Nsafou est une auteure engagée, mais elle est surtout une auteur de talent à suivre de près. Au travers de son livre Comme un million de papillons noirs, elle milite de façon subtile, mais toujours de façon juste, pour plus de diversité des communautés noires dans le monde littéraire, mais aussi audio-visuel. 

NiNeHank a pu échanger avec elle. Découvrez notre interview : 

D’où vous est venue la comparaison aussi originale que magnifique des cheveux crépus à « un million de papillons de noirs » ?
 
Alors, en fait, cette comparaison n’est pas de moi (rires). Le titre est un extrait du roman de Toni Morrison, Délivrances (God Help The Child) où elle compare l’afro de son héroïne à un million de papillons noirs. L’éditrice de l’époque, chez Bilibok, m’a donc demandé si ce titre m’inspirerait une histoire, et de là, j’ai créé l’histoire d’Adé.
 
Est-ce que vous aussi, comme Adé dans le livre, petite, vous avez regretté d’avoir des cheveux « comme un million de papillons noirs » ? 
 
Je ne les « regrettais » pas mais il m’est arrivé de ne pas les aimer, suite aux moqueries que je recevais dessus. Comme je l’explique souvent, on se sent différent quand les autres nous font comprendre qu’on l’est : personne ne se lève du jour au lendemain en se disant « oh, je suis noir ». La race est une construction sociale, et de ce fait, elle est d’abord un impensé avant qu’on ne rencontre les autres.
 
C’est suite à un souvenir d’enfance où je demandais à ma mère de défaire mes nattes que j’ai imaginé l’histoire d’Adé. C’est une expérience récurrente chez les jeunes filles noires que d’être moquées pour leurs cheveux crépus, et j’avais envie d’aborder ce thème avec poésie, sans pour autant évacuer la responsabilité de tous dans la construction d’un enfant. 
 
 
Votre livre a été publié grâce à un mouvement assez incroyable des gens sur les réseaux sociaux et sur la plateforme Ulule. D’ailleurs, une fois disponible en librairies mais aussi sur la Fnac et Amazon, votre livre a été rapidement en rupture de stock. Comment expliquez-vous un tel engouement ? 
 
Je pense qu’il y a plusieurs facteurs : déjà parce qu’il y a une demande depuis plusieurs années de ce type de contenus et que le monde de l’édition français l’a considérablement ignoré, mais aussi parce que les groupes minorisés se sont fait entendre via les réseaux sociaux sur leur invisibilisation dans les politiques économiques, sociales et culturelles. 
 
La conversation autour la diversité dans les médias culturels est un des exemples d’invisibilisation, et je pense que les gens réalisent que le changement des mentalités passe par un effort collectif. Ainsi, ce ne sont pas seulement les familles concernées qui se saisissent de la question, ce sont aussi les établissements scolaires, les organismes de santé destinés à l’enfant, les bibliothèques, les associations et centres jeunesse et tout ce qui touche, de près ou de loin, à l’éducation.
 
Est-ce que vous avez eu des témoignages de parents dont l’enfant a été touché positivement par le message véhiculé par votre livre ? 
 
Plein ! J’en reçois fréquemment : ça va du professeur qui voit des élèves noires venir en classe avec un afro, aux parents qui voient leurs enfants essayer les coiffures d’Adé, en passant par des adultes qui sont heureux d’avoir trouvé ce livre pour leurs proches, ou simplement parce que l’histoire les a touchés. Ce qui ressort le plus de ces témoignages, c’est que le parcours d’Adé montre comment une histoire singulière reste universelle, même quand elle met en avant un vécu spécifique – en l’occurrence, celui d’une fille noire. On ne demande jamais si un livre ayant un héros masculin blanc « va permettre aux enfants de s’identifier », alors que je l’ai souvent entendu dans le cas d’Adé. L’histoire d’Adé est une initiative parmi d’autres, qui tend vers une véritable représentation de notre société. Et je pense que c’est pour ça que je reçois autant de « merci ».
 
 
Comment se manifeste, dans la vie de tous les jours, votre engagement ? Est-ce que vous avez l’occasion de rencontrer des jeunes enfants ? Si oui, que vous disent-ils ? 
 
J’arrive à un stade où j’ai l’impression de cumuler deux carrières, et ça devient très fatiguant (rires). Jusqu’à l’année dernière, je jonglais entre des ateliers d’écriture, des interventions lors d’événements culturels ou dans des classes, la rédaction de posts pour mon blog et mes activités littéraires ; mais cette année, le succès du livre est tel que mon agenda se remplit plus vite que prévu. C’est un mal pour un bien, heureusement. Cette année donc, je privilégie la rédaction de mes projets littéraires (une bande dessinée dont j’écris le scénario, et une trilogie en cours de réécriture) et la préparation de l’Afrolab, une journée workshop autour de l’écriture, de la vidéo, du podcast et de la revue numérique. 
 
J’ai, heureusement, quelques visites en classe de prévues, et en général, les réactions diffèrent selon l’âge : les plus jeunes âges sont fascinés par la comparaison aux papillons et il s’en suit des exercices d’autoportraits (on se rend compte que, dès le plus jeune âge, les enfants n’osent pas colorier complètement un personnage « marron »,  et n’en font parfois que le contour, preuve que le tabou autour de la couleur de peau commence très tôt) ; avec les collégiens, la discussion se tourne davantage sur le harcèlement scolaire et la réalisation d’un livre. Ils me demandent souvent si Adé c’est moi, et sont étonnés de voir qu’un livre peut porter sur leurs propres expériences. La diversité n’est pas seulement dans l’image, mais aussi dans les professionnels qui la produisent et je pense que ça en dit long sur la perception du rôle d’écrivain…
 
Vous avez pour projet une trilogie ayant pour trame de fond la mythologie africaine. Est-ce que vous pouvez nous en dire plus ? 
 
Pas une, mais des mythologies africaines ! Les mythes et croyances sont aussi riches qu’en Europe, et aussi différents qu’est la mythologie celtique de la mythologie grecque. Elles se recoupent en des endroits, mais diffèrent également. Cette trilogie est une épopée suivant une lignée de femmes, durant plusieurs époques, et étant dotées de pouvoirs qui les marginalisent. Ce projet s’adresse à un public adulte, mais je ne l’ai pas encore proposé à des éditeurs. Je finis de réécrire le tome 1 et travaille également en parallèle sur d’autres projets jeunesse, y compris une BD, A part entière, qui elle s’adresse à un public Young Adult. Bref, plein de projets en amont, manque plus qu’à rencontrer les éditeurs.trices pour débuter de nouvelles aventures !
 
 
Comme un million de papillons noirs, Laura Nsafou (auteure), Barbara Brun (illustratrice), bientôt de nouveau disponible à la FNAC, sur Amazon et en librairies. 
Passionnée par les sushis, j’ai appris à maîtriser cet art en regardant mes séries télé préférées. Entre deux makis, je m’intéresse aussi à l’univers d’Harry Potter, de Disney, au cinéma et à la photographie. Sinon, est-ce que je vous ai dit que j’aimais les sushis ?
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