Lone Ranger : un blockbuster suicidaire

01/04/2019

Titre : Lone Ranger : Naissance d'un héros

Réalisateur : Gore Verbinski

Avec : Armie Hammer, Johnny Depp, Tom Wilkinson, William Fichtner, Helena Bonham Carter, ...

Genre : Western, Fantastique

Durée : 2h29

Nationalité : États-Unis

Sortie : 2013

Résumé : John Reid, un homme de loi abhorrant la violence, se retrouve par des circonstances funestes à devenir le Lone Ranger en compagnie de Tonto, un indien excentrique mais brisé par le passé…

.

Durant l’été 2013, Disney sortit « Lone Ranger », censé devenir le nouveau « Pirates des Caraïbes » avec une recette à priori équivalente : sauce burlesque et visuellement baroque d’un genre cinématographique reconnu, même metteur en scène, même Johnny Depp dans un rôle à priori cartoonesque, … Pourtant, et même si l’échec est plus relatif que prévu, le film ne parvient pas à marquer le box-office durablement et sera affiché par de nombreux médias comme l’exemple d’un été aux nombreux ratés financiers avec « Pacific Rim » (qui n’est pourtant pas aussi financièrement décevant qu’annoncé). Cette proposition de divertissement blockbusteresque reste pourtant six ans après sa sortie l’un des projets les plus fous du studio aux grandes oreilles et a désormais un statut reconnu. Alors pourquoi un projet aussi marketable en apparence s’avère plutôt proche de l’autodestruction permanente ? Tentative d’analyse ici.

Gore Verbinski est l’un des esthètes les plus intéressants du cinéma grand public américain récent et cela se retrouve dans toutes ses œuvres. On pourrait analyser de nombreux plans dans toute sa filmographie afin d’évaluer leur portée narrative et visuelle sans tomber dans une outrance gratuite. Il y a également une véritable dureté se dégageant de ses œuvres, se mélangeant à l’absurde en faisant que ces deux notions antinomiques s’influencent l’une l’autre sans se neutraliser. C’est ce genre de mélange explosif qui participe au charme et à la folie de « Lone Ranger ». Mais celui-ci profite également d’un point de vue réflexif sur le storytelling et l’histoire américaine.

Commençons avec le premier point : le film est narré du point de vue d’un Tonto vieillissant à un jeune garçon dans un stand historique (nous reviendrons sur cela plus tard). Verbinski joue de ce statut de narrateur incertain pour nous faire réfléchir sur notre place de spectateur. Ce garçon regardant un décor à la profondeur à priori limitée à la recherche d’un divertissement, c’est exactement nous. Nous sommes dès lors directement happé par un narrateur exigeant de nous de croire en son histoire et de mettre notre raisonnement de côté pour mieux suivre ce qu’il a à nous raconter. Les moments d’absurdité du récit sont justement là pour nous interroger sur notre suspension d’incrédulité et malmener notre volonté (ainsi que celle de John Reid) de trouver l’explication la plus sensée qui soit dans un monde qui est lui-même insensé. On pourra dès lors noter que les quelques tableaux burlesques du film et certains plans grotesques trouvent une certaine justification tout en étant passionnants également en dehors de la diégèse du film.

Concernant la partie historique, le film prend à son compte un véritable mythe américain : le Lone Ranger, figure héroïque d’un genre cinématographique tout autant propre au pays avec le western. Si tout ce pan du cinéma a ses codes et ses clichés, il est souvent usé pour apporter un regard extérieur sur le pays, comme David MacKenzie l’avait fait avec « Comancheria » par exemple. Ici, Verbinski profite du statut de divertissement grand public pour aborder un des grands tabous du cinéma américain : la traite des indiens et le massacre de ses diverses tribus. Le film n’occulte en rien le traitement subi envers eux et se permet même de souligner l’opportunisme de l’argent sur la destruction d’un peuple. L’argent y est vu dès lors comme un objet maudit, responsable de mort et de folie par la corruption qu’il provoque dans le cœur de n’importe quelle personne qu’il touche.

Le capitalisme s’avère ainsi le véritable ennemi du film tant il est ancré dans une société qui se gère sans se préoccuper des conséquences de ses actions. ATTENTION, SPOILERS ! Les méchants sont représentés tous deux comme des cannibales à leur manière, dévorant l’humain pour mieux se repaitre de ses apports. Si l’un est dans le sens le plus littéral du terme (l’occasion de souligner la violence du film), le second l’est de manière littéraire dans le sens financier. Néanmoins, les deux s’accordent par leur place monstrueuse et fraternelle, sans doute enfantés par les coins les plus sombres des États-Unis car symboliques de la dérive du pays. Même les personnes censées faire respecter l’ordre comme l’armée se retrouvent corrompues par l’argent et par un esprit belliqueux les poussant à commettre des actions injustes par simple soif de violence et ce en ignorant le sang qu’elles ont sur les mains. De cette manière, les personnes montrées comme symptomatiques de la déviance ne sont que des victimes de cette moralisation et du recul idéologique d’une certaine société. Il est donc normal que les indiens se voient ostracisés et les protégées de Red attaquées par des extrémistes, ne correspondant pas à leurs valeurs et se devant d’être dissimulés pour un soi-disant bien commun. Le dernier plan, d’une amertume telle qu’elle en ferait saigner notre cœur, ne fait que souligner l’injustice du traitement envers ces opprimés, obligés au mieux de se dissimuler, au pire de devoir constater les dégâts qu’une société soi-disant plus « juste » a provoqué dans leurs maisons… FIN DU SPOILER.

Mais si Verbinski est aussi grave sur le fond, il ne recule devant rien pour assumer sa folie visuelle à l’écran. Son budget conséquent lui permet de nombreuses scènes complètement dingues, rappelant par moments Tsui Hark dans son inventivité et sa démence qui retourne de manière inventive toute convention visuelle ou narrative. Et si certains ont préféré raccrocher les wagons en faisant des liens avec la saga « Pirates des Caraïbes », Verbinski s’en détache pourtant assez rapidement pour mieux faire assumer au film un style propre et unique, méritant d’être célébré par sa frénésie permanente. Le metteur en scène s’applique à une destruction totale de nos attentes et ce avec une justesse telle qu’il ne nie jamais l’humanité de ses personnages, même dans leurs instants les plus cartoonesques. L’alchimie entre les charismatiques Armie Hammer et Johnny Depp est indéniable et nourrit un traitement narratif qui aurait pu être bien plus prévisible et mécanique s’il n’y avait pas cette affectivité discrète rendant le drame inhérent à l’intrigue bien plus forte.

« Lone Ranger » est la représentation cinématographique récente la plus juste du mot trop : trop cher, trop long, trop fou pour être en soi appréhendé de la même manière que n’importe quel blockbuster formaté et laissant souvent un impact aussi éphémère que puisse le faire un produit aseptisé. Mais c’est ce trop-plein, cette implosion visuelle et narrative qui fait de ce long-métrage une œuvre qui devrait assumer son statut de culte dans quelques années.

.

Amoureux du cinéma, je suis belge, pas drôle et végétarien (dans cet ordre ^^). Le septième art est ma grande passion et j’adore parler films, qu’importe leurs styles.
0 I like it
0 I don't like it

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *