Suspiria : un remake sulfureux ou prétentieux ?

04/04/2019

Titre : Suspiria

Réalisateur : Luca Guadagnino

Avec : Dakota Johnson, Tilda Swinton,Mia Goth, Jessica Harper, Chloe Grace Moretz, ...

Genre : Horreur

Durée : 2h32

Nationalité : États-Unis, Italie

Sortie : 2018

Résumé : Berlin, 1977. Susie Bannon est une jeune danseuse américaine intégrant une prestigieuse compagnie. Elle va alors rapidement comprendre que les responsables cachent de sombre desseins...

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L’art de remake est difficile à gérer et part d’une certaine appréhension envers la réinvention. Pourquoi ainsi relire certaines histoires si c’est pour dire exactement la même chose, comme certains ont pu se le demander devant l’exercice de style que fut le « Psychose » de Gus van Sant ? Dans d’autres cas, la relecture est tellement personnelle qu’elle semble être l’originale comme quand on parle de « The Thing » version Carpenter ou encore « La mouche » par David Cronenberg. Et enfin, il y a des cas où l’on s’interroge sur la filialité envers un autre titre et son aspect apparemment indispensable pour la promotion. C’est notamment le cas de cette version de « Suspiria » par Luca Guadagnino.

Ce dernier a été reconnu par la sphère populaire par le biais de son adaptation de « Call me by your name », assez encensé et plaçant définitivement au premier plan Timothée Chalamet. Son sens de l’esthétisme y est indéniable mais il faut avouer que l’auteur de ces lignes a vu dans cette maîtrise apparente un résultat glacial, enfermant ses personnages dans quelque chose de figé à force de vouloir surligner la nature chaleureuse de son décor. Néanmoins, difficile de ne pas reconnaître, et ce même pour ses détracteurs, une recherche visuelle propre au réalisateur. Le voir s’attaquer à « Suspiria » s’avérait dès lors intéressant tant l’œuvre d’Argento dégage quelque chose de sensoriel, tant la révélation du mystère semble traverser l’écran pour hanter son spectateur et le maudire également.

Ici, il est évident que Guadagnino part dans une orientation différente, notamment dans le traitement de la photographie. Là où Argento était dans la sublimation, Guadagnino se dirige vers une ambiance plus froide afin de coller à l’architecture et surtout à une période politique troublée. Son Berlin dégage ainsi une nature morne et assez confuse, tout comme la situation historique. Le réalisateur tente ainsi de faire des liens assez nombreux avec celle-ci, sans doute pour s’accrocher à une mise en avant de l’art sur la destruction par l’homme de son propre monde. La danse est création là où les terroristes sont destruction. Mais le tout semble tellement peu creusé que cela semble au final vain, comme si Guadagnino cherchait à densifier un film original qui se vivait plus par les sentiments que la réflexion.

Dans cette quête d’approfondir son script, Guadagnino fait le rajout d’un personnage de psychiatre avec un œil extérieur sur l’académie de danse, d’abord incrédule puis investi dans sa recherche. Dans l’idée, cette piste intrigue mais vire à un certain questionnement par rapport à son utilité. On pourrait même y déceler une réappropriation par le réalisateur, se questionnant sur son rôle par rapport au film, mais cette approche méta tourne un peu court. On a ainsi plus une impression de surplus par rapport à la place de l’homme dans le film, ce qui aurait pu être encore plus intéressant au vu de son interprétation par Tilda Swinton. Hélas, cela n’apporte rien de plus qu’un maquillage peu fonctionnel sur la durée du film et ne permettant pas à l’actrice d’incarner un personnage mais une forme de parodie humaine, rendant son drame des plus insensibles malgré une réelle recherche derrière.

Swinton excelle mieux dans son rôle de figure impériale de la danse devenant matricielle, cette maternité étant le cœur narratif du film et faisant la liaison entre les divers protagonistes. Dakota Johnson offre une lecture plus sexualisée et moins innocente en tant que Susie Bannion que Jessica Harper à l’époque. On peut noter que le casting donne corps à ses personnages et que le travail sur la danse et son rapport au physique est assez exaltant au détour de certaines séquences. On notera d’ailleurs ce rapport de construction/destruction charnelle au détour de quelques instants raccrochant son horreur à du body horror dans ce qu’il a de plus viscéral et organique, le tout bien aidé par des effets spéciaux réussis.

L’interrogation sur le rôle de la danse dans le récit est tout aussi passionnante. Basculant du ballet à la danse moderne, Guadagnino opère par ce changement une différence de regard par rapport au corps féminin dans son contexte historique. Le corps pur, quasiment virginal, devient marqué, sexualisé avec un rapport plus élaboré. Si la souffrance dans la quête de perfection du geste est similaire, on pourra noter une nature plus proche de l’histoire allemande par rapport au traitement de la danse moderne. Celle-ci se réinterroge ainsi dans le pays après que les danses chorales de Rudolf Lablan, célébrant la vie et basées sur le collectif ainsi que de grandes formes, soient récupérées idéologiquement par le régime nazi, transformant le tout en rituel public. On repense ainsi à Pina Bausch qui va vouloir assumer l’héritage du passé, la culpabilité des danseurs due au régime nazi et assumera l’expressionnisme. Le « Volk » de madame Blanc semble s’inscrire dans cette lignée de danse chorale en opposition à un fardeau passé qui doit rendre toute mention à celui-ci tabou.

Las, le tout bascule dans une dernière partie qui devrait achever définitivement tout avis sur le film. Sans trop en dévoiler, alors que l’on se dit que Guadagnino va pleinement embraser la nature horrifique de son film et faire exploser le malaise ambiant du récit, il plonge clairement dans le contexte sorcellerie pour offrir une séquence qui risque d’en désarçonner plus d’un, rappelant plus « Mother of tears » par sa gestion graphique que le « Suspiria » d’Argento. De quoi inscrire le film définitivement dans l’horreur tout en interrogeant sur son rapport à une violence passée de viscérale à grand guignolesque d’une manière que certains verront plus comme décousue qu’organique.

Et au final, on s’interroge car le film provoque autant l’attirance que la répulsion. Certaines images dégagent une beauté sulfureuse qui intrigue passionnément et donne envie de creuser plus profondément, mais d’autres scènes donnent une impression de lourdeur perturbant l’anxiogénéité de son œuvre. Est-ce que la sensation de petit génie connaissant son talent de Guadagnino ne rend pas tout visionnage assez creux tant il semble regarder le genre avec un certain dédain ? Ou est-ce un travail de passionné timide qui a essayé de tourner dans une autre direction avec passion, suivant une forte inspiration du travail de Fassbinder et se réappropriant le tout avec une patte que l’on ne peut que considérer comme assez particulière ? Ces questions se mélangent avec une sensation de perte réflexive presque ironique tant c’était cette perte de tout contrôle des sens qui faisait du film d’Argento un chef d’œuvre pur et dur.

Cette sortie chez Metropolitan permettra donc de se forger son propre avis sur un film dont l’accueil ne peut être qu’ambivalent tant il est difficile de rester de marbre face à lui. Les fans apprécieront les suppléments permettant d’en savoir plus sur le travail effectué en coulisses avec un making of ainsi que des vidéos concentrées sur la danse et le maquillage dans le film. Ceux ne l’ayant pas apprécié pourront se conforter dans leur opinion envers ce remake qui a au moins l’avantage de ne pas laisser indifférent. Le temps déterminera s’il s’agit d’une des relectures les plus passionnantes de l’histoire du septième art ou l’une des plus prétentieuses et ratées. À vous de vous faire votre propre opinion sur la question…

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Amoureux du cinéma, je suis belge, pas drôle et végétarien (dans cet ordre ^^). Le septième art est ma grande passion et j’adore parler films, qu’importe leurs styles.
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