Fleabag : percutante de perfection

29/06/2019

Titre : Fleabag

Créée par : Phoebe Waller-Bridge

Avec : Phoebe Waller-Bridge, Andrew Scott, Brett Gelman, ...

Format : 27 minutes

Diffusion : BBC, Amazon Prime

Genre : Comédie, Drame

Résumé : Le quotidien à la fois drôle et touchant de Fleabag, une femme à la répartie cinglante, portée sur le sexe, en colère et assaillie par le deuil, qui fait ce qu’elle peut pour survivre à la vie moderne londonienne.

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Cela faisait longtemps que je n’avais pas été subjuguée de la sorte par une série. L’histoire de Fleabag est sans prétention, son héroïne est ordinaire, « normale » ainsi qu’elle se décrit et à tel point anodine que je ne me suis rendu compte qu’à la fin de la seconde saison que j’ignorais son prénom, pour la simple et bonne raison qu’on ne nous le donne pas. Seulement cette simplicité n’est qu’en surface : celle que l’on surnomme donc Fleabag (sac à puces) nous fait passer du rire aux larmes avec une désarmante facilité. Phoebe Waller-Bridge, la créatrice qui incarne également le personnage principal, nous livre ici une prestation unique et inoubliable, de ces prestations qui marquent à vif, comme au fer rouge.  Phoebe Waller-Bridge a d’ailleurs adapté sa propre pièce de théâtre pour créer et écrire cette série, ce qui nous fait arriver à un autre point important de cette histoire : le regard caméra. Ce dernier, si difficilement réussi dans le milieu télévisuel, devient ici un élément à part entière de l’histoire, une invitation qui, on le verra, n’est pas là par hasard.

Nous suivons donc une trentenaire à la vie un peu décousue, mais ordinaire. Gérante d’un café qui ne fonctionne pas, en couple avec un homme qui ne cesse de la quitter, brouillée la plupart du temps avec sa soeur et maladroite avec son père, c’est un tableau terriblement commun que nous dépeint au premier abord Phoebe Waller-Bridge. Mais ce n’est que pour mieux nous amener cette profondeur scénaristique et visuelle qui se joue d’un scénario a priori sans grandes prétentions. Tout se mêle ici : un féminisme mordant et implacable succède à une approche crue et intimiste de la tristesse de la solitude, de la peur de l’amour et de son absence ainsi que de la violence tant verbale que physique que subissent les femmes. Le personnage principal navigue entre toutes ces eaux tant bien que mal, et l’on sent bien que son humour, parfois noir parfois léger, innocent et toujours typiquement british, ne sert que de mécanisme de défense.

Il y a une mélancolie chez Fleabag-le-personnage, une profonde douleur qu’on soupçonne dès le départ et qu’on impute à sa vie plutôt terne de trentenaire indécise et seule. Mais au fil des épisodes, très courts d’ailleurs, la vérité émerge peu à peu, comme si l’on braquait soudain la lumière d’un projecteur sur un élément insoupçonné de la scène, et la vérité, ou tout du moins une part de cette vérité, éclate dans une séquence complètement désarmante de fragilité, de violence et de sincérité. Ce qui commence comme la promesse d’une scène drôle dans un taxi se finit en un coup brutal à nos émotions et encore une fois, le talent de Phoebe Waller-Bridge permet à l’histoire de décoller et de nous décocher une flèche en plein coeur alors qu’on ne s’y attendait pas. Les dialogues sont calibrés avec une telle finesse qu’aucune parole ne nous paraît superflue, comme si elles étaient dosées dans le seul but de nous faire ressentir une émotion bien particulière. Et il y a ces regards caméra, drôles au départ, nous rappelant la célèbre série The Office, qui se muent peu à peu en quelque chose de plus intimiste, secret, pour nous faire comprendre enfin, dans la saison 2, qu’avec ces regards, nous faisons partie de la vie de Fleabag-le-personnage, que nous sommes ses confidents et ses témoins et que nous conjurons sa solitude. Le regard caméra est utilisé comme un élément de l’intrigue, et c’est ce qui joue aussi de la grande richesse de cette série. Ce jeu avec la caméra est subtil, témoin d’une relation privilégiée entre Fleabag-le-personnage et nous, il atteint d’ailleurs son apogée à la saison 2 lorsque l’un des personnages, ce prêtre qu’elle aime, nous fait perdre pied quand il nous surprend, Fleabag-le-personnage et nous. Un lien, nouveau et étonnant, se crée alors, comme de nulle part, entre ce nouveau personnage, Fleabag et nous, et ce trio que l’on finit par former révolutionne le genre.

En outre, si la saison 1 nous introduisait l’histoire et nous exposait presque aussitôt tout ce qui n’allait pas dans la vie de Fleabag, ses amours impossibles et ses querelles de famille, elle restait grinçante, crue et originale : le twist final est d’ailleurs un excellent rappel de l’imperfection du personnage, personnage auquel on finit par s’attacher et pour lequel on espère ardemment une fin heureuse. Mais cette première saison, quoique excellente, reste un avant-goût, certes grandiose, de la tempête de sentiments que nous infligera la saison 2.

Et voilà donc que débute cette fameuse saison 2, presque en fanfare : Fleabag a l’air d’aller beaucoup mieux, elle qui se disait ne pas être obsédée par le sexe, qu’elle ne peut simplement pas s’en passer semble justement avoir réussi à en faire l’impasse. Mais voilà, encore une fois tout n’est qu’illusion et vole en éclats après une escalade explosive des événements, dans ce rythme effréné auquel nous a habitués la première saison. Car les épisodes sont courts, seulement 27 minutes en moyenne, et chaque saison compte moins de dix épisodes. C’est une série qui se dévore donc, dans tous ses états d’âme. Elle nous fait passer par toutes les transitions possibles entre comédie et drame et ce n’en est que plus jouissif et cathartique. En outre, la seconde saison est sûrement meilleure que la précédente en cela qu’elle dépasse l’approche assez brute de la première saison et décide d’aborder sans fioriture et sans décorum, l’amour, cette entité que Fleabag-personnage ne cesse de contourner, d’éviter et d’effleurer sans jamais vraiment oser s’y jeter. Alors quand ce prêtre arrive pour célébrer l’union de son père et de sa marraine devenue belle-mère (oui, comme dans un conte qui ne finit pas très bien), et que ce prêtre est incarné par l’excellent Andrew Scott, on se retrouve propulsés dans une dimension que l’on ne pensait pas attendre. Voilà que Fleabag se teinte d’une poésie nouvelle, d’une douceur un peu brute mais si vraie : entre le prêtre et Fleabag naît un amour sans commune mesure, un amour qui nous fait tressaillir à la fois de joie pour Fleabag mais aussi d’inquiétude : car ce que Fleabag la série finit par nous dire ici, c’est que l’amour n’existe pas. Une nouvelle fois, notre coeur se déchire pour cette héroïne qui fuyait une certaine idée de l’amour pour finalement s’y jeter entière avec toute la fougue et la folie de l’amour-passion. Quant à nous, on ne sort pas vraiment indemnes de Fleabag. Quelque chose d’assez indescriptible nous reste, comme si, à travers tous ces regards caméra, un peu du personnage était resté avec nous, comme si sa mélancolie et ses joies nous poursuivaient. Il nous prend une émotion vive, un bouleversement entier. Le travail des dialogues, des regards, des silences et des sourires, tout nous bouleverse. On ne s’identifie pas à elle, mais on la comprend. Et une phrase nous reste alors, celle du prêtre qui, alors qu’il rejoint Fleabag à un arrêt de bus tard dans la nuit après le mariage du père de la jeune femme, entend cette dernière dire, et répéter même, qu’elle l’aime. Il lui répond avec une terrible douceur : “cela te passera”. Et ces paroles font partie des toutes dernières de la série puisqu’il n’y aura pas de troisième saison (en tout cas pas avant les 50 ans de l’actrice selon ses propres mots). L’une des dernières paroles donc, juste avant les derniers regards. Le prêtre s’en va, non sans avoir dit qu’il l’aimait aussi, mais il ne se retournera pas. Fleabag attend, le visage dans les mains. Puis elle se lève et s’en va à son tour, dans la direction opposée. Nous voulons alors la suivre, nous ce regard qui l’accompagne, mais, dans un dernier coup de théâtre, elle se retourne et nous fait comprendre avec un sourire étrange que cela est inutile. Et peut-être telle Orphée à Eurydice, ainsi que le fait remarquer Iris Bay dans son excellente chronique, Fleabag nous dit aussi adieu puis, enfin, le rideau se ferme.

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94s kid. Je vis d’art, d’astres et d’eau fraîche. Je suis, semble-t-il, attachée à la littérature, aux séries et aux langues (entre autres choses tout aussi folles). Je combats les caprices des mots sur le champ des idées coincées sur la langue. Je peux faire d’une série un long film de quatorze heures et la traduction, c’est sacré !
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