Toy Story : l’adieu à l’enfance ?

25/06/2019

Il y a un moment dans notre existence où nous prenons pleinement conscience que nous sommes désormais adulte. Pas nécessairement mature, encore moins responsable mais néanmoins, nous nous rendons compte que l’enfance est désormais derrière nous. Cette révélation tragique se fait différente pour chacun. C’est une phrase dite par un proche, une œuvre que l’on n’apprécie plus ou encore une dispute amoureuse. Mais comment gérer ce deuil de l’enfance, ce chagrin que l’on doit désormais assumer des rôles que personne ne nous a préparé à endosser. Aucun professeur, aucun parent, aucun adulte n’arrive à réellement expliquer ce que cela signifie. Il y a peut-être néanmoins une trilogie qui aura su permettre à chacun de nous de faire un pas dans cette direction, en nous prenant la main et en faisant ce bout de chemin avec nous. Cette trilogie, c’est « Toy Story », sans doute le pinacle de la production Pixar, ce qui signifie beaucoup au vu de leur propension à sortir en permanence des grands films marquant des générations d’enfants et d’adultes.

Tout part d’une limitation technique : afin de tourner le premier film intégralement en numérique, il faut faire des choix drastiques. Au vu des outils d’époque, difficile de rendre palpable un personnage humain. Il fut donc décidé de faire des héros du premier long-métrage Pixar des jouets. Le projet tâtonne, la gestion de l’humour ne fonctionne pas, Woody est vu comme trop arrogant, … Bref, à première vue, le projet risque de foncer droit dans le mur. Et pourtant, au final, c’est la passion et la magie qui gagnent. Si l’on utilise souvent le terme chef d’œuvre, parfois à tort et à travers, on ne voit pas comment mieux résumer ce premier Toy Story. Jusque dans ses moindres détails, le film nous montre l’enfance, dans sa pureté mais aussi dans sa violence par un rapport aux jouets qui se font vecteurs d’émotion, de sensibilité. Les personnages sont drôles, colorés mais tout aussi habités de sentiments contradictoires. Ces jouets sont vivants mais surtout ce film est vivant.

Un sous-texte aussi se joue sur l’évolution technologique amenée par le film. Woody peut être vu comme l’ancienne garde de l’animation, tel que représenté par son statut de cow-boy, le western étant sans doute le genre le plus mélancolique du divertissement américain. Buzz signifierait dès lors l’innovation technique du numérique, avec son costume d’astronaute brillant et ses boutons qui impressionnent ses congénères. La jalousie de Woody et la rivalité qui s’en génère se dirigera vers une conciliation : non, l’animation d’antan n’est pas morte. Non, le numérique ne va pas prendre sa place. Il y a assez d’artistes fous et d’esprits créatifs pour que les deux puissent coexister, comme dans le cœur de leur propriétaire Andy. L’innovation ne signifie en rien la fin, au contraire. Elle annonce juste le début. C’est le début d’une ère où les nouveaux outils devraient permettre aux créateurs de transmettre au mieux leur imagination au monde.

Souvent mis en porte-à-faux par sa place de séquelle, « Toy Story 2 » n’en est pas moins une réussite. Bien aidé par les avancées d’une technologie en perpétuel mouvement, le film prolonge ses thématiques et approfondit ses personnages avec une douceur participant au plaisir que l’on a en revisionnant le film. Loin d’être une simple copie, cette suite théorise encore plus sur l’avenir du cinéma d’animation tout en jouant d’un méta souvent hilarant. Ici, Woody se fait récupérer par un fan qui l’enferme avant de le vendre, l’empêchant de lui faire prendre son sens de jouet en le limitant en pur souvenir nostalgique sans avenir.

Une séquence s’en retrouve des plus symboliques quand notre cow-boy fait face à son dessin animé alors que le numérique rend au mieux des mouvements de marionnettes aussi belles visuellement que fortes symboliquement. En réduisant une forme de création vue comme passéiste en une relique d’antan, ne participons-nous pas à sa lente disparition des mémoires ? En effet, c’est en continuant à la partager, à se l’approprier, à lui faire connaître d’autres routes qu’un art ou qu’une méthode de création survit à travers les années, transmises entre personnes passionnées et amoureuses de la créativité. En cela, « Toy Story 2 », en plus d’être une remarquable suite, est une prolongation cohérente, passionnante et émouvante.

Et malgré tout, rien ne nous préparait à ce troisième volet, celui qui aura fait pleurer à peu près tout le monde l’ayant vu, test de Voight Kampff où l’émotion est permanente, transformant l’écran sur lequel on a pu voir ce grand film en cadre à fleur de peau, véritable catharsis de nos doutes d’adultes et d’enfants. Car derrière ce troisième volet se dissimule un au revoir. À première vue, à des personnages mythiques (bien que ce final ne soit pas définitif au vu du quatrième volet à venir). Mais surtout à une forme d’innocence bienveillante, une page à tourner afin d’avancer, qu’on le souhaite ou non. Cela se ressent aussi bien dans les yeux humains d’Andy que dans ceux de Woody, jouet l’ayant vu grandir et devant se résoudre à laisser partir la personne qu’il aime.

Dans l’excellent livre « Dans les coulisses de Toy Story », disponible chez Huginn & Muninn, le réalisateur Lee Unkrich donne une anecdote dont l’émotivité est à l’image du film. Il y explique qu’il s’est souvenu de sa dernière rencontre avec sa grand-mère pour l’adieu entre Andy et Woody. Celle-ci était en phase terminale, il lui disait au revoir alors qu’elle mangeait dans un restaurant avec des amis. Il explique alors : « Je l’ai prise dans mes bras et me suis dirigé vers la porte. Puis je me suis retourné et l’ai regardée une dernière fois alors qu’elle souriait, comprenant que je lui disais adieu. J’ai gardé cet « instantané » en mémoire. Je me souviens de ce moment aujourd’hui encore. Je voulais qu’Andy pose ce même regard sur ses jouets ». Un témoignage aussi émouvant qu’un film devant lequel il est impossible de ne pas sentir son cœur se briser.

Car si Toy Story 3 est drôle, profite de la technologie numérique à son summum et dispose de tout pour ravir petits et grands, il constitue un rappel du passage obligatoire à l’âge adulte. Nous devons toujours avancer, malgré le refus de prendre de l’âge, afin de devenir la personne que nous souhaitons devenir. S’il est au sommet dans tous les niveaux, ce troisième Toy Story est surtout un rappel du peu de temps que l’on dispose pour pouvoir au mieux se construire et un délicat signe d’adieu à une partie de nous pour mieux être quelqu’un dont notre soi plus jeune pourrait être fier. Il le fait avec la délicatesse d’un ami imaginaire s’évaporant dans les méandres de notre mémoire pour que l’on puisse mieux se construire.

Alors, qu’attendre de ce quatrième volet dont l’annonce a surpris à peu près tout le monde? Difficile à dire tant on imagine mal Pixar remettre le couvert sans avoir quoi que ce soit à ajouter. En tout cas,et en attendant notre avis demain, il faudra s’armer d’une véritable préparation émotionnelle tant nous serons plusieurs à devoir dire adieu définitivement à notre enfance…

Amoureux du cinéma, je suis belge, pas drôle et végétarien (dans cet ordre ^^). Le septième art est ma grande passion et j’adore parler films, qu’importe leurs styles.
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