Ad Astra : Solitude spatiale

20/09/2019

Titre : Ad Astra

Réalisateur : James Gray

Avec : Brad Pitt, Tommy Lee Jones, Donald Sutherland, ...

Genre : Drame, Science-fiction

Durée : 2h05

Nationalité : États-Unis

Sortie : 18 septembre 2019

Résumé : L’astronaute Roy McBride s’aventure jusqu’aux confins du système solaire à la recherche de son père disparu et pour résoudre un mystère qui menace la survie de notre planète. Lors de son voyage, il sera confronté à des révélations mettant en cause la nature même de l’existence humaine, et notre place dans l’univers.

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L’Espace est une toile sur laquelle les artistes n’ont pas arrêté de peindre, prenant sa beauté et l’inconnu qui s’en dégage pour mieux narrer des histoires allant dans tous les sens. Il n’était donc pas réellement étonnant de voir James Gray s’y attaquer, au vu du grand nombre de réalisateurs ayant fait de même pour en livrer des œuvres aussi grandioses que personnelles (« Interstellar » pour Nolan, « Gravity » pour Cuàron, « First Man » pour Chazelle, « Sunshine » pour Boyle et ce rien que pour ces dernières années). 

Il est recommandé de voir le film avant de lire cette critique car elle aborde certains points centraux du long-métrage.

Dans le même sens que les titres cités précédemment, James Gray fait de son sujet spatial une épopée aussi grandiose qu’intime. Il est d’ailleurs étonnant de voir comment le metteur en scène dévie par instants de sa contemplation spatiale pour offrir des séquences allant vers d’autres genres, que ce soit le western dans une poursuite prenante ou bien l’horreur avec cette attaque tout autant brutale qu’elle est rapide. Ces quelques scènes surgissent avec un aspect surprenant qui renforce aussi bien l’aspect imposant dégagé à l’écran que la personnalité brisée de notre héros.

Dans ce sens, l’interprétation mesurée de Brad Pitt nourrit parfaitement Roy, cet « ancien » fils et mari ayant évacué toute émotion pour mieux s’installer dans la découverte de l’Espace. Il est intéressant de voir le traitement de la solitude qu’il s’en dégage, que ce soit d’un point de vue strictement intime ou bien à plus grande échelle. C’est ainsi que si les seconds rôles de qualité s’accumulent sans prendre le pas sur le récit de Roy, c’est pour mieux signifier son absence de liens sociaux qui va finir par l’écraser petit à petit. « L’enfer, c’est les autres » certes, mais leur absence détruit à petit feu, rendant la solitude auto-destructrice… jusqu’à ce qu’elle soit pleinement appréhendée (nous y reviendrons plus tard).

La tragédie du récit se nourrit alors de cette absence de sens, ainsi que cette crainte de répétition des erreurs du passé, le fils devant réparer les erreurs d’un père peu connu. Cette quête existentielle nourrira toute une dramaturgie puissante, le regard de cet homme peu connu étant essentiellement porté par d’autres, se réappropriant en un sens une figure paternelle érigée en héros par les uns, en ennemi par les autres, mais ne pouvant être totalement catégorisé comme père. Pourtant, durant tout le récit, Roy est vu comme un « fils de ». C’est en s’émancipant finalement du père que Roy devient lui, s’autorisant à vivre en dehors d’une ombre étouffante et destructrice, mais également en se laissant aller au besoin de contact, d’abord d’un père destiné à mourir, et de l’autre aux autres. Le chemin émotionnel de notre héros pourrait être mis en corrélation avec celui de K dans Blade Runner 2049, comme exemple de grand film de science-fiction dramatique récent et abordé plus en détail ici. C’est en effet en s’autorisant à revivre, à ressentir que l’être humain, artificiel ou non, vit et s’accomplit totalement en tant que personne à part entière.

Cette annihilation des sens et des relations passera notamment par un dialogue entre les deux. Révélant que ses recherches ont abouti sur l’absence totale d’autres formes de vie dans l’univers, Clifford pousse à chercher plus loin encore et à prouver ce que « la science dément ». N’y voyant qu’un échec, il se voit opposé par Roy déclarant y voir une réussite, la preuve qu’il n’y a que nous ici. Cette opposition d’idéologie se forme peu à peu dans le métrage, une forme d’optimisme naissant du funèbre, telle une étincelle se formant dans la nuit. En embrasant le fatalisme de la solitude, notre héros y voit une forme de rédemption et le besoin de s’accrocher à quelque chose d’aussi tangible que le contact humain. D’ailleurs, chaque personnage évoquant la présence et la protection d’une force supérieure finit par disparaître, purement et simplement.

Cette odyssée, James Gray la livre par des images puissantes, épaulé par la photographie d’Hoyte Van Hoytema (qui retrouve l’espace 5 ans après « Interstellar », autre chef d’oeuvre spatial du 21ème siècle). L’alliance entre les deux livre tout simplement parmi les plus belles images spatiales de films de ces dernières années. Participant à l’isolement de Roy et au ton quasi mortuaire qui se dégage du récit, chaque plan se voit sublimé et inviterait à une analyse plus approfondie une fois le long-métrage sorti en format physique pour mieux en décrypter leur nature passionnelle et incandescente. On verse tout aussi bien dans le sublime que dans le funeste, soulignant bien la nature mélancolique et presque sépulcrale d’une odyssée puissante.

Cette histoire d’un aller et d’un retour, mythologique à souhait, amène à une introspection sur notre société mais surtout sur nous-même, par rapport à notre existence propre. Difficile en effet d’en sortir comme de n’importe quel film lambda tant Gray, par le biais de son héros, nous retourne également de l’intérieur par les questionnements amenés. S’y plonger dans une analyse s’avère dès lors des plus ardus et il faut bien reconnaître qu’il ne serait pas inutile de revoir plusieurs fois le film pour mieux comprendre ses subtilités, appréhender toute sa richesse émotionnelle et réflexive.

Difficile néanmoins de ne pas mettre en relation la grandiloquence du regard de Gray avec celui de son héros, n’hésitant pas à confronter l’image et le son par le biais d’une voix off à priori peu utile mais se transformant petit à petit en outil narratif passionnant, soulignant la reconstruction intérieure de son protagoniste. La nature misanthrope du héros, héritage d’un père l’étant tout autant, est également un point central du récit par le regard qu’il impose sur l’autre, si haï et si important à la fois. La force tragique qui en ressort devient plus bouleversante encore, tout en interrogeant sur le besoin de l’être humain à s’approprier et détruire toute chose unique pour la faire sienne, comme un besoin égocentrique de marquer le plus possible de quelque manière que ce soit pour mieux subsister et s’imposer aussi bien d’un point de vue individuel que sociétal au-dessus, rendant ironique son besoin de se rendre supérieur tout en se nourrissant de l’autre.

Néanmoins, on s’arrêtera là car on se retrouve face à une densité formelle et thématique si vertigineuse qu’on en perd les mots, un peu comme quand on sort de ce grand film. Comment en effet qualifier autrement une oeuvre aussi puissante dans tous les domaines, aussi passionnante et nous laissant seuls face à nos propres doutes une fois la lumière de la salle rallumée ? Alors certes, ceux qui s’attendaient à un blockbuster de science-fiction d’action en ressortiront sans doute déçus. Mais si vous cherchez un long-métrage qui transforme l’écran en vecteur émotionnel tangible, offrant parmi les plus belles images de cette décennie et vous faisant sortir en souffrance, en plein questionnement personnel mais vivant, alors foncez car il ne serait guère étonnant de voir en Ad Astra l’un des films les plus essentiels des années 2010.

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Amoureux du cinéma, je suis belge, pas drôle et végétarien (dans cet ordre ^^). Le septième art est ma grande passion et j’adore parler films, qu’importe leurs styles.
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