Docteur Sleep : faire face au passé

25/11/2019

Titre : Docteur Sleep

Réalisateur : Mike Flanagan

Avec : Ewan McGregor, Rebecca Ferguson, Kyliegh Curran, ...

Genre : Fantastique, Drame

Durée : 2h32

Nationalité : États-Unis

Sortie : octobre 2019

Résumé : Encore profondément marqué par le traumatisme qu'il a vécu, enfant, à l'Overlook Hotel, Dan Torrance a dû se battre pour tenter de trouver un semblant de sérénité. Mais quand il rencontre Abra, courageuse adolescente aux dons extrasensoriels, ses vieux démons resurgissent. Car la jeune fille, consciente que Dan a les mêmes pouvoirs qu'elle, a besoin de son aide : elle cherche à lutter contre la redoutable Rose Claque et sa tribu du Nœud Vrai qui se nourrissent des dons d'innocents comme elle pour conquérir l'immortalité. Formant une alliance inattendue, Dan et Abra s'engagent dans un combat sans merci contre Rose. Face à l'innocence de la jeune fille et à sa manière d'accepter son don, Dan n'a d'autre choix que de mobiliser ses propres pouvoirs, même s'il doit affronter ses peurs et réveiller les fantômes du passé…

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N’y avait-il pas plus dangereux et osé comme défi que ce Docteur Sleep ? Il suffit de se rappeler de la bisbille entre Stephen King et Stanley Kubrick sur l’adaptation filmique réalisée par ce dernier pour situer le contexte d’une œuvre tiraillée. Ainsi, faire de ce « Docteur Sleep » la suite aussi bien du Shining film que du Shining livre aurait pu mener à une catastrophe indigeste et à une chute artistique importante, celle d’un funambule devant jongler entre les attentes des fans du célèbre romancier et du classique du cinéma de genre. Heureusement pour nous, la personnalité suicidaire qui se sera attaqué à ce défi n’est autre que Mike Flanagan.

Petit rappel sur le CV du réalisateur, qui s’avère simplement l’une des meilleures choses qui soit arrivée au fantastique récemment. Nous vous avions parlé de son Oculus et de Jessie mais Flanagan est également derrière des petits bijoux comme Before I Wake et Absentia, tout en permettant de faire de sa préquelle d’Ouija une œuvre bien plus effrayante que la daube originale et plus récemment, il fut le responsable de The Haunting of Hill House, merveille télévisuelle qui use de ses fantômes pour raconter la décrépitude et le deuil d’une famille brisée par des événements passés qui les bloquent encore dans leur quotidien. Comment dès lors faire meilleur choix que cet homme dont les thématiques conviennent parfaitement aux ambitions de ce Docteur Sleep ?

Il est préférable de lire le restant de cette critique après avoir vu le film.

Ainsi, du tiraillement entre King et Kubrick, Flanagan se réapproprie le récit pour mieux l’inscrire dans ses propres questionnements thématiques, notamment la confrontation obligatoire aux traumas passés pour mieux s’émanciper de leur influence destructrice. Certains auront ainsi souligné le rapprochement avec Shining (notamment dans le climax, ayant lieu à l’hôtel Overlook) comme du Fan Service service mais c’est passer à côté de ce que cherche à raconter le réalisateur. En obligeant Danny à devoir retourner dans l’endroit qui aura fabriqué ses cauchemars et à faire face à ses fantômes, c’est pour l’aider à avancer mais surtout pour aider une génération qui doit affronter des nouvelles menaces.

Dès lors, comment peut-on utiliser à tort et à travers le terme Fan Service car un récit est une prolongation d’un autre et se nourrit des terreurs qui l’auront bâti pour solidifier ses réflexions émotionnelles ? Ainsi, plus qu’une suite d’un Kubrick ou d’un King, Doctor Sleep est un pur film de Flanagan par l’élaboration du drame humain, de l’interaction entre passé et présent pour aider à fonder un futur incertain et dans une gestion pertinente de la violence graphique rendant ses quelques sursauts plus efficaces encore, telle que dans CETTE scène de Jessie dont nous ne reparlerons pas pour bien dormir ce soir.

La manière dont le récit traite de ses parties plus horrifiques s’avère ainsi passionnante, notamment dans la construction de ce groupe à la menace puissante, introduite par une séquence provoquant le malaise par la nature de la victime (une autre séquence de ce genre, bien plus visuelle, s’avérera encore plus terrifiante). On sent un vrai travail dans l’élaboration de cette bande, menée par une Rebecca Ferguson charismatique à souhait dans un rôle qui contient assez de nuances pour éviter de la réduire à une simple méchante et lui conférer une certaine tragédie par son rapport à sa « famille ».

La cellule familiale reste ainsi au cœur du récit, que ce soit donc Rose, la jeune Abra, et surtout Danny. Dans une séquence magistrale par sa simplicité, le personnage invoque sa peur de refaire les mêmes erreurs qu’un père tombé dans ses points les plus néfastes. Cette crainte du cycle de violence qu’il faut briser, ce questionnement sur notre rapport à nos parents et cette volonté de faire mieux que la génération précédente, tout cela apporte une épaisseur psychologique passionnante, écrite avec une fragilité émotionnelle amenant une empathie réflexive.

Il y a également de cela dans la reproduction des moments principaux de Shining avec un nouveau casting, choix passionnant dans une période où l’on annonce toute une flopée d’acteurs reconnus et décédés prêts à revivre numériquement, zombies modernes amenant le débat moral sur cette recréation et la prolongation de filmographies pouvant être entachées par cette résurrection effrayante. Ici, cette décision prolonge la réappropriation de Shining par Flanagan et sa volonté d’unir le meilleur des deux versions de l’œuvre originale pour mieux se questionner lui-même par une réalisation classique à première vue et pourtant magistrale après réflexion.

Alors oui, ceux qui espéreront des jump scares en pagaille ou une simple copie de Kubrick feront la moue et cracheront dans la soupe, cherchant le moindre détail pour critiquer une suite qui aurait pu effectivement ne pas exister. Ce serait pourtant renier la maîtrise narrative et visuelle d’une véritable proposition fantastique inscrivant Mike Flanagan en tant qu’auteur de premier ordre dans le cinéma de genre. Et si l’on peut continuer de penser que The Haunting of Hill House reste son Magnum Opus pour le moment, il serait réducteur de limiter Docteur Sleep à ses contours marketing. En effet, c’est l’exemple parfait d’œuvre de genre grand public passionnante et passionnée, remplie d’amertume et n’hésitant pas à aller à contre-courant de la facilité ambiante dans l’horreur populaire. Défendre un tel film est dès lors essentiel si l’on veut espérer sauver le cinéma fantastique des mêmes productions faciles et lourdingues et pouvoir avoir droit à de véritables pépites dans le domaine sur grand écran. Car ce Docteur Sleep, en plus d’asseoir son metteur en scène comme maître de l’horreur et du drame familial, est absolument nécessaire dans le domaine par l’envie qui l’anime et la rancœur qui en ressort jusqu’à l’ultime (et tragique) plan.

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Amoureux du cinéma, je suis belge, pas drôle et végétarien (dans cet ordre ^^). Le septième art est ma grande passion et j’adore parler films, qu’importe leurs styles.
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