Watchmen : Un miracle thermodynamique

26/12/2019

Titre : Watchmen

Créée par : Damon Lindelof

Avec : Regina King, Yahya Abdul-Mateen II, Tom Mison, ...

Format : 9 épisodes entre 50 et 70 minutes

Diffusion : Octobre 2019

Genre : Drame, Science-fiction, Super-héros

Résumé : Tulsa, Oklahoma, de nos jours. Il y a 3 ans de cela, un groupe de suprématistes blancs appelés «La septième Cavalerie» s’est attaqué à tous les policiers de la ville ainsi qu’à leurs familles. Afin de protéger leur identité depuis cette attaque poétiquement surnommée «La Nuit Blanche» les policiers portent désormais un bandana jaune afin de conserver leur anonymat. Profondément marqués par cette nuit tragique, Angela Abar et le chef de la police de Tulsa, Judd Crawford, décident d’enquêter de concert sur ce groupuscule et ses adeptes.

Damon Lindelof a été longtemps vu comme un mouton noir dans le milieu des scénaristes, que ce soit par sa participation à Lost, Star Trek Into Darkness ou encore Prometheus. Pourtant, un travail de réhabilitation se fait par rapport à son travail, notamment sur la série acclamée The Leftovers. Le voir s’atteler à Watchmen, monument légendaire dans le milieu des comics, était donc proche du pari suicidaire. Comment accompagner la densité narrative d’une œuvre toujours pertinente dans ses thématiques des années après sa sortie ? Lindelof va alors répondre avec de l’audace et beaucoup de talent. Car oui, cette suite de Watchmen est un des gros morceaux télévisuels de l’année voire de la décennie. On pourrait penser que c’est partir vite vers le jugement surévalué mais au vu de la richesse thématique et visuelle de la série, il faut bien admettre que celle-ci risque de s’inscrire longuement dans la mémoire de son public.

Cette suite de Watchmen se compose de neuf épisodes, telle une gaufrette de BD, neuf cases qui composent chaque planche de l’œuvre iconique d’Alan Moore et Dave Gibbons. Cette construction va d’ailleurs amener le plus gros souci de la série, c’est-à-dire une certaine forme de déséquilibre notamment dans sa clôture qui aurait peut-être eu besoin de plusieurs minutes en plus pour mieux respirer (mais au vu du reste de la proposition, on peut parler de scorie). La manière dont seront amenés certains gros points narratifs repose néanmoins sur un certain équilibre qui veut entrer en résonnance avec l’œuvre et son médium original.

La suite de la critique revenant plus en détails sur la série, nous vous conseillons de la regarder avant de continuer la lecture de ce texte.

La symbolique du masque et de la critique de nos gardiens de paix se déploie plus directement sur la figure policière et la façon dont sa protection d’identité peut lui permettre d’agir comme bon lui semble. Quand on masque sa figure, c’est pour se dissimuler et revêtir une identité autre, oubliant celle qui nous constitue. « Pourquoi m’avoir fait porter un masque ? » demande un personnage asservi à son « maître ». « Parce qu’un masque rend cruel » répond ce dernier. La question de la figure masquée nourrit les doutes des personnages, les sort et les pousse à se chercher un autre soi, celui qui sera vecteur de leur violence ou leur permettra de s’accomplir. Quand Dr Manhattan rencontre Angela, c’est masqué ironiquement de son propre visage qu’il le fait. Et quand l’épisode « Une révérence quasi religieuse » révèle sa présence depuis le début de la série, c’est par une révélation amenée certes par les détails mais surtout expliquée par cette quête du soi pouvant passer par un autre corps, le mort d’autrefois réveillant le passif d’aujourd’hui pour lui permettre de vivre pleinement son amour.

La réappropriation culturelle et le racisme inhérent au genre s’installent également, notamment par un magnifique sixième épisode, « Cet être extraordinaire », où le masque sert d’abord de dissimulation de couleur de peau face à la ségrégation que mènent différentes personnes à des postes haut placés avant de se voir envahies par cette même violence qui habite tout homme masqué. Voir dès lors qu’un super-héros noir doit se faire passer pour blanc pour fonctionner cristallise toute la cruauté d’une société qui se dit ouverte mais qui ne peut imaginer la force dans toute personne en dehors de leur système. Il n’est donc pas étonnant de voir que des suprémacistes blancs râlent contre la série, le portrait de ceux-ci étant tellement effectif que l’on croirait le discours de fin du sénateur Keene Jr sorti de leurs comptes Twitter.

Mais au-delà des nombreuses thématiques bien trop multiples et denses pour toutes pouvoir les appréhender totalement en un visionnage ainsi qu’en une simple critique, il y a cette construction émouvante des personnages, passant aussi bien par une écriture rigoureuse qu’un casting absolument parfait. Jeremy Irons est d’une cruauté exemplaire en Ozymandias et Tim Blake Nelson est émouvant dans cette partition d’homme traumatisé par l’événement final du comics devant faire face à la vérité des faits, exacerbé dans le brillant « Sans craindre la foudre ». Mais la vraie force de la série passe par le couple formé par Regina King et Yahya Abdul-Mateen II. En plus d’être charismatiques à souhait et de partager une alchimie explosive, les deux acteurs sont le cœur de la série, amants tragiques à la romance dramatique telle qu’annoncée par le Docteur Manhattan. En ce sens, on ne peut qu’être déchiré par l’issue de leur histoire et cette dernière phrase balancée avec tant de conviction que l’on peut entendre notre cœur arrêter de battre et saigner de douleur.

Nous sommes peut-être à la fin des années 2010, riches en séries de qualité, mais l’on ne peut que placer Watchmen parmi les gros morceaux de ces dix années tant sa densité et sa richesse à tant de niveaux n’annulent en rien l’émotion qu’il véhicule, miroir certes acerbe sur un genre tellement représenté sur les écrans qu’il se mue en coquille vide mais également sur une société où l’on se doit de gérer avec notre héritage, nos sentiments et l’inéluctabilité de la tragédie de nos existences. Damon Lindelof se confirme auteur de génie et l’on en sort ébloui par un résultat aussi puissant sur tant de niveaux.

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Amoureux du cinéma, je suis belge, pas drôle et végétarien (dans cet ordre ^^). Le septième art est ma grande passion et j’adore parler films, qu’importe leurs styles.
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