Her : le vrai amour ?

14/02/2020

Titre : Her

Réalisateur : Spike Jonze

Avec : Joaquin Phoenix, Scarlett Johansson, Amy Adams, ...

Genre : Drame, romance

Durée : 2h06

Nationalité : États-Unis

Sortie : 2014

Résumé : Los Angeles, dans un futur proche. Theodore Twombly, un homme sensible au caractère complexe, est inconsolable suite à une rupture difficile. Il fait alors l'acquisition d'un programme informatique ultramoderne, capable de s'adapter à la personnalité de chaque utilisateur. En lançant le système, il fait la connaissance de 'Samantha', une voix féminine intelligente, intuitive et étonnamment drôle. Les besoins et les désirs de Samantha grandissent et évoluent, tout comme ceux de Theodore, et peu à peu, ils tombent amoureux…

On a déjà abordé plusieurs fois sur ce site des récits d’amour, qu’il soit le premier ou le dernier, brisé ou bien reconstruit, intense ou bien interrompu. L’amour est ainsi aussi universel que personnel dans son approche, dans sa manière de s’inscrire en nous pour mieux faire dégager nos propres fragilités, nos failles les plus profondes et parfois, les reconstruire. Les cœurs les plus cyniques pourront voir cet éloge du sentiment amoureux comme une naïveté accrue qui en devient écœurante et pourtant, l’amour alimente chacun d’une manière ou d’une autre et permet de se définir en tant qu’individu ou en tant que couple. Mais si l’amour humanise, ne peut-il pas transformer l’absence de corps en une vie autre ? Voilà l’une des questions posées par Her.

Dans l’amertume d’une histoire d’amour, Spike Jonze construit une ode à la (re)construction de soi. Le récit suit en soi deux êtres perdus : Theodore, en procédure de divorce et détruit jusqu’au plus profond de lui par cette fin d’une romance intense, et Samantha, une intelligence artificielle qui prend vie au fur et à mesure de son apprentissage. Le principe pourra paraître simplet aux yeux de certains et pourtant, Jonze embrase ses thématiques et en tire une œuvre si émouvante qu’elle retourne tout spectateur par sa façon de charrier autant d’un point de vue sentimental.

Theodore vit ainsi dans une société futuriste mais située seulement quelques années dans le futur, justifiant ainsi une évolution autre mais pas totale de notre univers. La place prise par la technologie y est ainsi forte mais sans tomber dans la critique de boomers auto centrés qui râlent dès que l’on parle de numérique. Jonze ne fait que peindre un monde crédible dans sa construction et ayant évolué dans des rapports sociaux qui sont différents, sans avoir totalement disparu comme dans les craintes de certains. Au contraire : la technologie y est montrée comme un moyen de rapprochement entre les gens, bâtissant divers ponts pour renouer des individus qui ne savent plus nécessairement comment communiquer entre eux.

La relation vécue entre Theodore et Samantha va dans ce sens : chacun s’épanouit par rapport à l’autre dans une osmose telle que cette romance est sans aucun doute l’une des plus fortes offertes par le cinéma au 21ème siècle. En effet, celle-ci embrase totalement son contexte sans tomber dans le check up sans âme de ce qui était nécessaire. Ainsi, l’immatérialité de cette relation n’est pas occultée et permet d’interroger sur le besoin de physicalité dans une histoire d’amour, cette nécessité d’étreindre l’être aimé et cette frustration de ne pouvoir exister sans un corps, sans un moyen de vivre par le toucher.

Cela amène d’ailleurs l’une des idées les plus passionnantes d’un film qui l’est déjà par le biais de cette femme qui tente de servir d’écrin à Samantha, une passerelle physique qui lui permet d’exister également dans cette relation tout en permettant peut-être d’évacuer ce besoin de matérialité ressenti. La séquence est déchirante par cette volonté pour cette jeune femme de l’extérieur de vouloir vivre un amour par dépit, sacrifier son soi pour être habitée par une autre et vivre son histoire. Rien que ce personnage secondaire souligne ce besoin sociétal et individuel de l’être humain d’être aimé et ce qu’importe le moyen. On a tous besoin de vivre un amour, ressentir ce bouillonnement interne, ce regard qui nous stupéfie, ce sourire qui nous fait fondre. La résolution de cette séquence n’en est que plus déchirante car c’est l’affirmation involontaire de ce couple à trois, cette anxiété qui frappe les deux êtres physiquement présents qui tuent dans l’œuf cette volonté et provoque le désarroi de chacun.

Dès lors, si la présence du soi ne peut être évacuée et que l’on ne peut vivre l’amour d’une autre personne par reflet, comment peut-on se définir par nos rapports amoureux ? Vaste question à laquelle le film ne répondra pas mais amènera des pistes de réflexion, dans cette interrogation même de ce qui nous définit en tant qu’être vivant, bien aidé par la prestation de Scarlett Johansson qui parvient, par la chaleur de sa voix, à évoquer un autre qui n’a d’artificiel que la création et s’interrogeant sur son propre état.

Le film dégage dès lors une fausse sensation d’épanouissement total par la photographie subtile d’Hoyte van Hoytema qui contient une forme intériorisée de ressentiment, à l’image des émotions exprimées par l’œuvre même. On y ressent l’extase de la redécouverte sentimentale mais également l’amertume exacerbée quand les tensions arrivent, quand les fissures de tout un chacun s’ouvrent pour exprimer leurs blessures internes. Spike Jonze et son chef de la photographie réussissent à merveille à raconter visuellement les doutes de ces personnages avec une réussite éclatante qui aurait mérité une plus large reconnaissance par son aspect faussement discret et pourtant hautement visible.

Dès l’ouverture du film, on sent ainsi ce bouillonnement interne qui va s’illustrer dans les deux heures du long-métrage. Avec une sobriété exemplaire de la part de son acteur principal, Theodore exprime une lettre d’amour qu’il doit rédiger pour d’autres personnes. C’est un drame fort qui se dessine ici : l’impossibilité de s’exprimer pour soi et pourtant de savoir au mieux appréhender les émotions des autres. Le film usera de cette frustration dans sa durée, cette force émotionnelle qui alimente son héros alors que lui-même ne parvient plus à s’y retrouver, l’impression d’être un fantôme qui n’a plus de vivant que le corps mais qui reviendra à la vie grâce à une femme sans physique, avant de pouvoir dans un final bouleversant savoir comment s’exprimer à la manière dont il a su faire exister les émotions des autres.

La frustration physique et mentale de Theodore se ressentira également dans une scène de début, alors qu’il vit une relation sexuelle par l’intermittence d’un corps imaginé avec une autre voix rencontrée sur un site spécialisé (amenant déjà la réponse par la rencontre physique amenée plus tôt dans cette analyse). La rêverie sensuelle sera brisée par une demande que l’on peut qualifier de particulière et que Theodore ne saura comment combler, ne sachant plus comment se combler lui-même dans son déchirement intérieur.

Sa relation avec son ex femme, exprimée par les flash back, amènera d’ailleurs à un dialogue douloureux sur l’incompatibilité existant entre deux êtres dont l’amour semblait si évident, rappelant la tragédie d’une histoire qui se termine tout en exacerbant les défauts et problèmes dans les envies de Theodore. En plus de s’interroger si les scènes de fin de couple avec Rooney Mara ne sont pas des leçons de cinéma en soi (cf l’ouverture de The Social Network), cette séquence parvient à marquer un cap dramaturgique sur la difficulté de mettre un point final aux relations qui nous ont construit et ont permis de faire l’être que nous sommes aujourd’hui.

En effet, Spike Jonze parvient à mettre le doigt sur la nature pourtant inextricable de l’Amour, son essentialité pour tout un chacun, tout en faisant un portrait d’une tristesse forte d’une société qui se questionne perpétuellement sur la manière d’appréhender ses sentiments au vu de la durée de vie limitée de chacun. Comment vivre notre vie au mieux ? De quelle manière parvenir à s’exprimer et à rendre chacune des courtes secondes composant notre existence importante, de manière à en regretter le moins possible à la fin de notre chemin ? En quoi sommes-nous humains finalement ? Sans apporter de réponse définitive, Jonze parvient à exprimer nos craintes les plus intimes et universelles à la fois dans une œuvre à la sensibilité si désarmante qu’il est compliqué d’en sortir sans plonger dans une introspection aussi profonde que le film même et le tout sans tomber dans un aspect chargé, presque lourd qui l’aurait fait tomber dans une pesance à l’opposé de ce que le réalisateur parvient à nous partager.

Dès lors, il est difficile de parvenir à mettre les mots exacts sur un tel chef d’œuvre, l’un de ceux qui nous font aimer le cinéma par sa manière de mettre en branle nos émotions avec une simplicité désarçonnante. C’est comme si Spike Jonze parvenait à nous faire croire qu’il est si facile de créer un long-métrage aussi complexe et empathique, du genre à nous retourner intérieurement et nous laisser changés à tout jamais. C’est sans aucun doute l’une des plus belles expressions du sentiment amoureux que l’art nous ait jamais offert, de celles qui nous donnent envie de dire à la personne que l’on aime à quel point il est devenu impossible de vivre sans elle et de tout faire pour vivre une histoire aussi intense et poignante. C’est une ode à la création, à l’expression de soi, à l’Amour et à l’humain en général. Her est donc le genre de film tout simplement essentiel pour nous permettre de nous comprendre, partageant tant d’Amour qu’on ne peut que l’aimer et être déchiré par son visionnage. Il est tellement merveilleux de pouvoir vivre un tel moment, une telle création parfaite dans sa manière d’aborder notre imperfection qu’elle nous pousse à créer, à aimer et à vivre, tout simplement.

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Amoureux du cinéma, je suis belge, pas drôle et végétarien (dans cet ordre ^^). Le septième art est ma grande passion et j’adore parler films, qu’importe leurs styles.
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