Les Filles du Docteur March – Une nouvelle adaptation grandiose

09/04/2020

Titre : Les Filles du Docteur March

Réalisateur : Greta Gerwig

Avec : Saoirse Ronan, Florence Pugh, Emma Watson, Eliza Scanlen, Timothée Chalamet, Laura Dern, Meryl Streep, Louis Garrel, James Norton, ...

Genre : Romance, drame

Durée : 2h15

Nationalité : Américain

Sortie : 1 janvier 2020

Résumé : Une nouvelle adaptation des "Quatre filles du Docteur March" qui s’inspire à la fois du grand classique de la littérature et des écrits de Louisa May Alcott. Relecture personnelle du livre, Les filles du Docteur March est un film à la fois atemporel et actuel où Jo March, alter ego fictif de l’auteur, repense à sa vie.

Deux ans après le merveilleux Lady Bird, inspiré de sa propre vie, la réalisatrice Greta Gerwig s’est lancé un défi de taille pour sa seconde réalisation en solo en s’attaquant au grand classique de la littérature : « Les Quatre Filles du Docteur March » (« Little Women » en version originale). L’œuvre de Louisa May Alcott, parue en 1868, apparue comme l’un des premiers romans féministes jamais écrits, a su depuis inspirer de nombreuses générations de jeunes filles. Elle a d’ailleurs déjà été adaptée à plusieurs reprises sur le grand comme sur le petit écran notamment par Hayley Knoles en 1918 dans un film muet, par George Cukor en 1933, par Mervyn LeRoy en 1949, puis en 1994 par Gillian Armstrong.

Avec sa nouvelle adaptation, Greta Gerwig ne se contente pas de mettre à jour le grand classique, elle apporte bien plus aux quatre sœurs March. Tout en restant fidèle à l’œuvre d’origine, la réalisatrice et scénariste ajoute sa touche personnelle conviant une modernité à ce récit de cent cinquante ans qui n’a jamais paru aussi vivant et contemporain. Plutôt que d’essayer de remplacer ou imiter les adaptations précédentes, cette nouvelle version trouve sa propre voie pour conter la vie des sœurs March. En effet, au lieu de se contenter de retranscrire l’histoire de manière chronologique, comme le font la plupart des adaptations cinématographiques ou le roman lui-même d’ailleurs, Greta Gerwig prend le parti de la diviser en deux temporalités qu’elle entremêle judicieusement.

Porté par un casting absolument parfait, Les Filles du Docteur March est le portrait de quatre sœurs de la classe moyenne américaine au XIXème siècle, quatre jeunes filles complices qui affrontent les épreuves que la vie leur sert. Quatre jeunes artistes qui cherchent à s’émanciper à travers leur passion respective dans une société qui ne leur fait pas de place et où leurs ambitions sont mises à mal. Avec cette nouvelle version, Greta Gerwig offre à une nouvelle génération une réinterprétation tant grandiose que délicate de ce grand classique.

C’est ainsi avec une certaine audace que Greta Gerwig commence le film par la deuxième moitié du roman de Louisa May Alcott. Nous sommes alors en 1868, Jo -raccourci de Joséphine- March (Saoirse Ronan), fraîchement indépendante, est enseignante à New York. Celle-ci rend visite à un éditeur, un tantinet méprisant mais pas totalement réfractaire, afin de lui soumettre la nouvelle d’une « amie » en vue d’une éventuelle publication dans le journal. En effet, elle essaie de vendre ses fictions au magazine pour aider financièrement sa famille vivant toujours à Concord dans le Massachussetts. Pendant ce temps, sa sœur Amy (Florence Pugh), alors qu’elle séjourne à Paris avec la tante March (Meryl Streep) pour étudier la peinture, croise le chemin de Theodore dit « Laurie » Laurence (Timothée Chalamet), ami d’enfance de la famille.

Des flashbacks débutant sept ans plus tôt, en pleine guerre civile, à Concord, viennent entrecouper cette temporalité. Les quatre sœurs March et leur mère (Laura Dern) se serrent alors les coudes pour subsister aux besoins de la famille, M. March étant parti au front. C’est à cette époque qu’elles rencontrent Laurie -ainsi que son précepteur John Brooke (James Norton)-, venu vivre avec son riche et austère grand-père (Chris Cooper) dans la splendide demeure en face de la leur.

Le film fait ensuite des allers-retours entre les deux lignes de temps. Les tons adoptés pour l’une et l’autre permettent de les distinguer aisément. Le « passé » se mut en des tons chaleureux à l’image de l’adolescence des sœurs, tandis que le « présent » est tourné dans des tons plus froids, la séparation de la famille ayant fait perdre au monde toutes ses couleurs.

Les Filles du Docteur March conte les histoires entremêlées des attachantes quatre sœurs March. Ensemble elles répandent une énergie débordante, un tumulte permanent dans leur petite demeure, avec leurs pièces de théâtre improvisées au coin de la cheminée et leurs prises de becs. Mais chacune a une personnalité à part entière et nourrit ses propres ambitions. Meg (Emma Watson), l’aînée, rêve d’un mariage heureux, Jo souhaite voir ses écrits publiés et reconnus, Amy aspire à être peintre et devenir « la plus grande artiste du monde », quant à la douce Beth (Eliza Scanlen), talentueuse pianiste, l’épanouissement de ses proches lui suffit. Les aspirations de chacune des sœurs sont traitées avec le même regard, aucune n’est dénigrée. Au contraire, le propos établit en ressort plus profond, dépeignant les ambitions diverses de quatre jeunes femmes sans en montrer l’une comme plus élogieuse que les autres. Les femmes de ce film sont celles du vrai monde, complexes, différentes et aux aspirations diverses. Il n’y a pas qu’un seul modèle de femme.

Le réel point fort du film est d’ailleurs son casting. Les quatre actrices, piochées directement parmi les nouveaux espoirs du cinéma, sont absolument stupéfiantes, leur alchimie est épatante, on dirait presque de vraies sœurs tant leur dynamique fonctionne. Elles interprètent chacune leur personnage à la perfection et brillent tour à tour sous la caméra de Greta Gerwig. Mais les quatre filles ne sont pas seules, leur mère -surnommée « Marmee »- est là pour veiller sur elles et les soutenir dans leurs ambitions. Cette femme modèle -aussi bien pour ses filles que pour le public- avec le cœur sur la main est interprétée par une Laura Dern toujours aussi excellente qu’à son habitude. Tandis que Timothée Chalamet incarne le jeune Laurie, voisin et ami des March. Ce personnage apparaît d’ailleurs plus complexe et élaboré dans cette nouvelle adaptation, ses propres ambitions ainsi que ses relations avec Jo puis Amy sont abordées avec une certaine minutie, rendant ce personnage plus profond.

Par ailleurs, bien que l’ensemble du casting soit indéniablement excellent, ce sont l’énergique Saoirse Ronan et la nouvelle étoile montante du cinéma, Florence Pugh, qui brillent tout particulièrement. Toutes deux crèvent l’écran à chacune de leurs apparitions.

Une des principales raisons pour lesquelles « Les Quatre Filles du Docteur March » n’a cessé d’être un véritable phénomène depuis sa première publication et une source d’inspiration pour des générations, tient probablement en deux mots : Jo March. Remplie d’une imagination débordante, d’une ambition démesurée, d’un franc parler affirmé et d’un caractère indomptable, cette jeune écrivaine en herbe refuse de renoncer à ses aspirations personnelles ou de se conformer aux attentes autour de la féminité que la société voudrait lui imposer. En effet, il est vrai que chacune des filles March a sa propre passion mais Jo est la seule à réellement l’assouvir en se moquant grandement de la bienséance d’une société patriarcale. « Je préfère être une célibataire libre et pagayer mon propre canoë », clame-t-elle avec instance. Sa soif de liberté, sa témérité, sa passion ardente pour l’écriture et son dévouement absolu à sa famille (elle utilise notamment ses écrits pour subvenir aux besoins de celle-ci) en font un personnage absolument captivant et durablement contemporain. Mais Jo peut être également considérée comme l’alter ego, le double à la fois de sa créatrice Louisa May Alcott et ici de Greta Gerwig. La réalisatrice a d’ailleurs interprété Jo à l’âge de onze ans dans une pièce de théâtre. A présent, elle capture ce personnage habilement dans son film.

L’héroïne y est incarnée par une Saoirse Ronan sensationnelle, qui retrouve Greta Gerwig pour la seconde fois, après avoir joué le rôle principal dans Lady Bird, premier film de la réalisatrice. L’actrice est parfaite dans le rôle de la jeune écrivaine en herbe obstinée à ne pas être placée dans une boîte. De plus, le duo à la fois fusionnel, dynamique et moderne qu’elle forme avec Timothée Chalamet -qui retrouve ici Saoirse Ronan et Greta Gerwig, ses compères de Lady Bird- enchante complètement. Ensemble ils incarnent parfaitement la relation si particulière entre Jo et Laurie. L’acteur est excellent dans le rôle du jeune Laurence, se joignant habilement à l’énergie inébranlable de Saoirse Ronan. Cette seconde collaboration démontre une nouvelle fois à quel point leur paire fonctionne à merveille.

L’autre pépite du casting est incontestablement Florence Pugh. L’actrice, qui a eu une année magnifique avec notamment sa performance très remarquée dans Midsommar d’Ari Aster et sera prochainement à l’affiche du film Black Widow, vole la vedette à chacune de ses apparitions dans le rôle d’Amy March. Celui-ci lui a d’ailleurs valu une nomination aux Oscars pour la meilleure actrice dans un second rôle. Elle joue ici le rôle probablement le plus complexe des quatre sœurs, un personnage généralement peu apprécié à l’instar de celui de Jo. Amy est la plus jeune sœur, en quelque sorte la petite princesse de la famille. Dans cette nouvelle adaptation, elle est toujours aussi pénible qu’elle l’a été : elle est vaniteuse, pleurniche souvent et est redoutable avec sa sœur Jo. Pourtant, son personnage est en vérité bien plus que cela. Elle est considérée comme le dernier espoir de la famille par la tante March (incarnée par une Meryl Streep convaincante), après que Meg ait épousé par amour un homme sans un sou et que Jo préfère « pagayer son propre canoë ». En effet, la jeune sœur est la plus distinguée, elle connaît et adopte les bonnes manières en société, lui ouvrant les portes vers un avenir prometteur.

Au-delà de cela, le personnage d’Amy connaît, dans cette nouvelle adaptation de Greta Gerwig, une évolution nuancée fascinante. D’une jeune fille coquette capricieuse au tempérament impétueux, elle s’affirme en une jeune femme réfléchie et élégante, consciente des enjeux sociétaux qui pèsent sur sa destinée, la poussant à renoncer à son rêve de devenir « la plus grande artiste du monde ». Tout ça sans jamais perdre pour autant son éclat. Dans un discours tant mesuré qu’éloquent, elle démontre à Laurie la réalité à laquelle elle fait face : le mariage s’apparente pour elle à une transaction financière : « Je ne suis pas un poète. Je suis seulement une femme. Et en tant que telle, il m’est impossible de gagner moi-même de l’argent, en tout cas pas assez pour avoir de quoi vivre ou pourvoir aux besoins de ma famille. Le mariage est une opération économique pour moi », lui fait-elle comprendre avec une grande lucidité, rappelant sciemment au passage le peu d’opportunités offertes aux femmes à cette époque. Indéniablement une des scènes les plus fortes du film.

Dans cette nouvelle adaptation du grand classique de Louisa May Alcott, Amy passe de personnage controversé à héroïne réhabilitée. Cela grâce à l’approche inédite du personnage adopté par Greta Gerwig dans son scénario, explorant tout en nuances ses diverses facettes, complété par le jeu agile de Florence Pugh qui étoffe subtilement la transition d’Amy, lui insufflant l’humour et la sensibilité nécessaires. Greta Gerwig fait d’Amy, un personnage passionnant, du calibre de celui de Jo. En vérité, les deux sœurs se ressemblent plus qu’elles ne voudraient l’admettre : aussi talentueuses, passionnées ou encore têtues l’une que l’autre.

Bien que Saoirse Ronan et Florence Pugh excellent, les autres n’en sont pas pour autant délaissés. C’est d’ailleurs une des grandes qualités de Greta Gerwig dans son travail : savoir donner de la matière à tous les personnages -principaux ou secondaires- de l’intrigue, conviant un réel équilibre au film. En effet, le don de la jeune Beth pour le piano, son amitié avec le grand-père Laurence, sa maladie ou encore les aspirations plus conventionnelles de l’aînée des sœurs sont traités sur un pied d’égalité avec les intrigues d’Amy et Jo. Meg rétorque d’ailleurs à Jo : « Ce n’est pas parce que mes rêves sont différents des tiens qu’ils ne sont pas importants ! ». La voix de chacune des sœurs est entendue. L’occasion de démontrer ici que Greta Gerwig ne cherche pas à hiérarchiser ou opposer les ambitions des filles, au contraire elle les place côte à côte sans jugement. Même le personnage de Marmee s’avère plus complexe qu’il n’y paraît quand la mère explique à l’une de ses filles qu’elle est « en colère presque chaque jour de sa vie ». Quant au choix éventuel d’épouse de Laurie, qui peut laisser perplexe dans certaines versions, Greta Gerwig prend le temps dans son film de construire et présenter judicieusement cette relation.

Tout est beau dans Les Filles du Docteur March, de l’écriture au montage, en passant par les costumes de Jacqueline Durran ou les partitions d’Alexandre Desplat. Les thèmes clés y sont ceux du roman d’Alcott : la famille, la fin de l’enfance ou encore comment se forger son propre chemin, mais aussi la complexité de l’émancipation des femmes à l’époque. Greta Gerwig ajoute ainsi sa propre sensibilité à l’œuvre de Louisa May Alcott, adoptant une nouvelle approche dynamique et moderne, lui donnant une voix presque contemporaine. Le propos féministe également exposé par Gerwig reprend et explicite les mots écrits par Alcott, qui était une femme en avance sur son temps. Mais il ne faut pas se méprendre, les hommes présents dans l’intrigue ne sont pas dépeints comme leurs opposants, au contraire, ce sont de réels soutiens pour celles-ci. De plus, les dialogues sont ceux de Louisa May Alcott mais la réalisatrice-scénariste fait en sorte de les rendre les plus authentiques possibles, en incitant les acteurs à les livrer dans le tumulte du quotidien familial.

Toutefois, Greta Gerwig prend certaines libertés avec la fin de l’histoire et le sens de celle-ci. Sans trop en dévoiler, elle fait en sorte de la faire coïncider avec le souhait initial de l’écrivaine, faisant alors de Jo le double de cette dernière de manière encore plus prononcée. Un choix ingénieux qui rend davantage le propos porteur de sens.

En conclusion, Greta Gerwig donne vie à toute la famille March de manière remarquable, dans une version fidèle à l’œuvre d’origine mais résolument moderne. Elle nous fait naviguer délicatement et avec brio dans les existences de ces quatre sœurs attachantes. Les Filles du Docteur March est un film à la fois touchant, énergique et passionnant qui rend hommage de la plus belle des manières à une œuvre toujours aussi intemporelle.

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Bercée par la magie de Disney, j’aime me perdre à imaginer et créer de belles histoires. Je passe le plus clair de mon temps libre assise dans une salle de cinéma et l’actu ciné suffit à égayer ma petite journée.
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