Fenêtre sur cour : champ/contrechamp du quotidien

06/05/2020

Titre : Fenêtre sur cour

Réalisateur : Alfred Hitchcock

Avec : James Stewart, Grace Kelly, Wendell Corey, ...

Genre : Thriller

Durée : 1h54

Nationalité : États-Unis

Sortie : 1954

Résumé : A cause d'une jambe cassée, le reporter-photographe L. B. Jeffries est contraint de rester chez lui dans un fauteuil roulant. Homme d'action et amateur d'aventure, il s'aperçoit qu'il peut tirer parti de son immobilité forcée en étudiant le comportement des habitants de l'immeuble qu'il occupe dans Greenwich Village. Et ses observations l'amènent à la conviction que Lars Thorwald, son voisin d'en face, a assassiné sa femme. Sa fiancée, Lisa Fremont, ne le prend tout d'abord pas au sérieux, ironisant sur l'excitation que lui procure sa surveillance, mais finit par se prendre au jeu...

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Durant ces temps de confinement, on cherche comme on peut à s’évader d’une manière ou d’une autre. Certains le font par la lecture, d’autres par les jeux vidéo ou encore le cinéma. Et pourtant, on peut s’interroger sur comment notre quotidien se voit rempli d’extraordinaire. Alfred Hitchcock l’avait bien compris en plaçant ses personnages ordinaires dans des situations qui les dépassent et « Fenêtre sur cour » ne fait pas exception à la règle.

Cet aspect voyeur à travers la fenêtre d’un quotidien maîtrisé, c’est celui du spectateur qui cherche dans l’écran vers l’extérieur quelque chose qui puisse le changer, le divertir et lui faire oublier sa situation actuelle. Le cinéma n’est-il pas d’ailleurs une façon de regarder autrement notre monde, façonné par des esprits créatifs qui font résonner de diverses manières des terreaux de réflexion chez leur public ? Jeffries est donc cela, cet homme ennuyé par son immobilité qui, en regardant ses voisins, cherche à trouver du divertissement… au point que ce dernier s’insère dans sa réalité.

En soi, on pourrait même résumer grossièrement le film à une allégorie jouant sur un champ/contrechamp : celui de l’observateur/spectateur et celui de l’univers de la fiction, où se jouent romances, drames et meurtres. Cette séparation physique entre un appartement banal et les vues sur l’extérieur montre l’écran en réceptacle de l’imagination. La scission entre réalité et illusion se brouille petit à petit, la magie du cinéma plaçant toute audience coincée dans la salle obscure vers une destination autre.

Le choix de faire du personnage principal un photographe est également pertinent dans cette manière de traiter celui-ci par le biais d’un objectif, censé être révélateur de vérité par son emploi mais qui lui servira autrement. L’art de capter l’image et donc une partie de son sens devient une arme et ses accessoires d’autres outils de protection. L’usage de l’appareil photo n’est à priori pas central mais relève de la puissance de telles machines comme les caméras dont le regard qu’elles permettent d’amener sur notre monde s’avère toujours aussi puissant.

Les contrepoints apportés par Stella et Lisa permettent également d’apporter plus à la narration.  Outre la romance avec la seconde, ces deux personnages féminins interrogent le rapport de « Jeff » en tant que voyeur tout en apportant un soutien à celui-ci dans la résolution de l’enquête à distance. Lisa est ainsi le personnage qui traverse l’écran de la réalité vers la fiction, se permettant de ne plus être simple spectatrice mais actrice de la narration. Grace Kelly se révèle d’ailleurs solaire dans son interprétation, amenant une crainte lorsqu’elle effectuera cette traversée dangereuse vers l’inconnu.

Cette peur se matérialise également par l’interprétation étouffante de Raymond Burr. Si le charisme de James Stewart permet une identification rapide en son héros casse-cou mais néanmoins brisé, l’acteur du remontage américain de Godzilla s’avère effrayant dans sa manière de véhiculer une crainte dans son apparente normalité. Quiconque a eu une crainte aussi rapide fut-elle pour un de ses voisins par son absence de connaissance envers ceux-ci pourra ressentir cette inquiétude sourde mais néanmoins permanente.

Dans sa mise en scène aussi rigoureuse que ludique, Alfred Hitchcock livre un divertissement intemporel. Sa maîtrise de la caméra est indéniable et permet au film de ne pas être qu’un simple exercice de style. Il lui apporte en effet un style aiguisé et son illustration de personnage plongé dans une fiction par laquelle il parvient à se déterminer. Ici, l’immaturité de Jeff se confronte à un besoin d’engagement qui se contrebalance dans la narration et s’ajoute à ce besoin d’observer, vivre la vie d’autrui par procuration à défaut de pouvoir se décider à se jeter vers une décision importante. On sent également l’étouffement de cet appartement, appuyé par la météo et le blocage imposé à notre héros, situation qui résonne malheureusement un peu trop avec notre actualité.

Le rôle de spectateur de Jeff détermine ainsi son absence de points de repères, repoussant bien trop toute attache émotionnelle car ne sachant vers où se diriger. C’est donc presque un décor de théâtre qui s’ouvre devant lui, son voisinage s’apparentant à un microcosme où se dessinent des destins divers, brisés ou heureux, soulignant le merveilleux dans le quotidien et la beauté qui peut se dévoiler dans toute existence, même la sienne, en se permettant de ne plus se voir en tant que spectateur mais en tant qu’acteur à part entière.

« Fenêtre sur cour » constitue donc aussi bien une allégorie sur la puissance de la fiction qu’un questionnement sur l’engagement et un appel à son audience de vivre sa propre histoire afin de la rendre aussi merveilleuse que les récits qui peuvent nous immerger dans cette merveilleuse salle de cinéma qui nous manque tant en ce moment. Gardons donc un œil vers cette fenêtre qui nous permet de rêver de l’extérieur et de ses promesses tout en n’oubliant pas les trésors dont regorge notre propre film personnel…

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Amoureux du cinéma, je suis belge, pas drôle et végétarien (dans cet ordre ^^). Le septième art est ma grande passion et j’adore parler films, qu’importe leurs styles.
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