Le plan-séquence chez les Casseurs Flowters : Regarde comme il fait beau/Inachevés/Si c'était si facile

08/06/2020

Si son usage semble galvaudé actuellement par son utilisation plus régulière, le plan-séquence reste un art en soi. Comment en effet inclure cette technique facilement remarquable de durée prolongée pour appuyer la narration et non pas la dépasser, sous peine de passer pour un exercice de style factice (remarque trop facile et injuste faite au superbe « 1917 » par exemple) ? Le duo formé par Orelsan et Gringe parvient à lui faire apporter de multiples significations au détour de trois de leurs clips.

« Regarde comme il fait beau » installe nos héros dans leur appartement avec l’obligation de créer un clip le plus rapidement possible. L’enfermement du lieu pousse à une maîtrise de la caméra qui parvient à s’allier à une apparente improvisation de l’effet : sa circulation est aussi fluide que le flow de nos chanteurs tout en parvenant à souligner leur flemme permanente (caractéristique qui revient tout au long de leur morceau avec une certaine force dramatique). On est dans ce jeu de vraie/fausse improvisation, avec entre autre le rôle d’Izïa Higelin en présentatrice d’une émission pour enfants exhortant en musique à aller dehors. L’enfermement des personnages et leur opposition à un monde extérieur cruel les renvoie à leur propre questionnement concernant leur album : à la façon du chat de Schrödinger vivant et mort à la fois, rester en zone de confort les amène à vivre dans leur rêve en permanence. Ils peuvent s’accomplir en tant que chanteur, ils ont le soutien et le talent mais la peur des retours du dehors les pousse à cette hésitation constante dans laquelle tout le monde peut se retrouver. Ce n’est pas juste une chanson sur comment aller jusqu’au bout de sa flemme en agissant au mieux pour son support économique et ses besoins vitaux, c’est une prise de parole sur un doute qui explosera dans « Inachevés ».

Ici, le décor extérieur renvoie Orel et Gringe aux craintes qu’ils gardaient profondément pour eux-mêmes. Cet espace vide quasi factice les interroge sur ce qui les pousse constamment à l’abandon. Ils sont sur une route de vie qu’ils ne savent pas comment traverser, se laissant même porter par les autres sans le moindre effort par cette même peur qui les anime constamment. Si « Regarde comme il fait beau » avait quelque chose de drôle, ce sont la mélancolie et l’amertume qui planent sur ce morceau. Ils se laissent chacun voguer face à un rappel, celui de leur mortalité et de la crainte du temps qui fuit. Ici, le plan-séquence fait office de vision permanente d’une vie qui semble contrôlée par un mouvement non contrôlé, celle des instants qui s’égrènent inlassablement. Cette course finale qu’ils font, c’est celle face aux secondes, aux minutes, aux heures qui passent. On ne peut pas rattraper ce qui a été perdu, on ne peut changer le passé et on ne peut plus retrouver ces moments qui nous ont marqué. Il n’y a qu’une solution face au temps : c’est de courir pour vivre pleinement son existence et accomplir ce que l’on souhaitait concrétiser sans jamais oser l’achever.

Et en même temps, comment faire cela ? C’est « Si Facile » en effet de dire que plus tard, on sera artiste. « Trouve-toi un meilleur job », disent certains qui ont laissé leurs rêves pourrir dans leur coin. Ce n’est même pas exprimé en filigrane de la chanson, chacune des phrases assénées suinte d’attaque envers la croyance en un accomplissement dans l’art. Mais ici, le plan séquence souligne l’aboutissement, celui d’un décor sombre à cette scène et de ce rapport au public affable. C’est une communion totale qui naît, celle d’artistes qui rêvaient de s’exprimer et de personnes qui espéraient que quelqu’un trouve les mots sur ce qu’ils ressentent. Plus de peur face à l’extérieur ou à la mort, la séquence souligne le chemin de croix menant à l’exaltation du rêve qui se concrétise. Le bonheur d’Orel et Gringe se lit sur leur visage : les Casseurs Flowters sont sortis et sont maintenant plus vivants que jamais.

Et voilà comment en trois clips partageant la même technique se souligne toute la beauté du duo Orelsan et Gringe ainsi que l’accomplissement de ces artistes. Il est dès lors difficile de revoir ces vidéos sans avoir la larme à l’œil par la manière dont ils ont su se définir par l’art qui fait battre leur cœur chaque jour. Alors pourquoi pas nous ?

Amoureux du cinéma, je suis belge, pas drôle et végétarien (dans cet ordre ^^). Le septième art est ma grande passion et j’adore parler films, qu’importe leurs styles.
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