True Detective : ce que le petit écran a fait de plus grand

23/06/2020

Titre : True Détective (saison 1)

Créée par : Nic Pizzolatto

Avec : Matthew McConaughey, Woody Harrelson, Michelle Monaghan, Michael Potts, Tory Kittles, ...

Format : 8 épisodes de 60 minutes environ

Diffusion : OCS, HBO

Genre : Thriller, drame, policier

Résumé : Interrogés par les autorités, Martin Hart et Rust Cohle se remémorent leur enquête la plus célèbre. Pour ces ex-partenaires de la Division des Enquêtes Criminelles de Louisiane, tout a commencé 17 ans plus tôt… En 1995, Dora Lange, une prostituée, est découverte atrocement assassinée ; la mise en scène du cadavre laisse penser qu’un tueur en série aux rituels occultes sévirait en Louisiane. Dès lors, la traque de l’assassin devient une véritable obsession pour Martin et Rust, au risque de détruire leurs vies privées.

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Du pur polar, mené de bout en bout par un scénario aux boulons bien serrés accompagné d’une réalisation impeccable et porté à l’écran avec fermeté. Voilà True Detective et voilà ce qui, dans les grosses lignes et loin des détails, en fait une série hors norme et absolument stupéfiante.

Quand on fait du thriller, et cela vaut en réalité pour tous les genres, il est difficile de faire dans le révolutionnaire. Alors pour marquer le téléspectateur, pour le maintenir dans l’histoire et éveiller son intérêt, il faut titiller ce quelque chose en lui qui est au-delà d’une envie passagère de se changer les idées. Car oui, parfois l’on a juste envie de se prendre une sincère claque, un électrochoc, de ressortir d’une dizaine d’heures de visionnage le cerveau à l’envers et les idées qui se bousculent dans la foulée.

Écrite par Nic Pizzolatto et réalisée par Cary Fukunaga, True Detective se présente donc comme une anthologie, avec trois saisons aux intrigues distinctes, mais toujours sous le prisme d’une enquête policière. Dans cette première saison, nous suivons les inspecteurs Rust Cohle (incarné par l’excellent Matthew McConaughey) et Martin Hart (joué par le non moins excellent Woody Harrelson) dans l’Etat de Louisiane en 1995 où un meurtre qui tiendrait de l’occulte les embarque dans l’enquête de leur vie. L’intrigue se scinde alors en deux temporalités, comme c’est assez souvent le cas dans les séries policières, et nous assistons à ce qui semble être l’interrogatoire de nos deux inspecteurs bien changés, en 2012, alors qu’un autre meurtre du même genre vient d’être commis. Le décor est planté et voilà que la série impose d’emblée un rythme et une structure narrative qu’elle ne quittera plus : lenteur recherchée, presque contemplative et moite, exploration intimiste mais en retenue de la sphère familiale, lourds secrets et conversations déstabilisantes. Accrochez-vous car True Detective risque bien de vous marquer, et pour longtemps.

Conte philosophique s’il en est, True Detective, c’est donc plus que du thriller. Pendant ces huit épisodes, c’est à une guerre de concept que l’on est livrés, nous fébriles et curieux téléspectateurs en quête de réflexion. Rust Cohle, qui se qualifie lui-même « en terme philosophique de pessimiste” mais qui préfère le terme de réaliste, est ce genre de personnage dont chaque parole fait sens, ou plutôt qui se garde de paroles superflues. On le sent dès le départ, Rust a un passé, comme tout bon détective, un passé douloureux qui refera surface de temps à autres, au gré d’une conversation et d’une parole lancée soudain. Rust est donc le flic taciturne bien campé dans ses positions, mais il nous livre aussi de très surprenants moments de réflexion philosophiques que l’on n’attendait pas, comme lors de cet étonnant échange avec son coéquipier Marty qu’il ne connaissait alors pas encore très bien. Après s’être donc présenté comme pessimiste, Rust avance une thèse très intéressante lorsque Marty lui demande ce qu’il veut dire par « pessimiste » : pour Rust, la conscience humaine n’est rien de moins qu’une erreur de la nature :

COHLE : Je crois que la conscience humaine est une tragique erreur de l’évolution. Nous sommes devenus trop conscients de nous-mêmes. La nature a créé une chose séparée d’elle, nous sommes des créatures qui ne devraient pas exister naturellement.

HART : C’est effrayant ton histoire, Rust.

COHLE : Nous sommes des êtres piégés dans l’illusion que nous avons une personnalité propre. Cet accroissement des sens, des expériences et des sentiments, nous plonge dans l’assurance totale que nous sommes tous quelqu’un alors qu’en fait, tout le monde n’est personne.

HART : Je ne raconterais pas ces conneries ici si j’étais toi, les gens d’ici ne pensent pas comme toi. Je ne pense pas comme toi.

COHLE : Je pense que la seule chose honorable à faire pour les espèces est de nier la façon dont on est programmé, d’arrêter la reproduction, de marcher main dans la main vers l’extinction, une dernière fois, frères et sœurs, en choisissant de renoncer à un marché de dupes.

HART : Quel est l’intérêt de se lever le matin ?

COHLE : Je me dis que je suis un témoin, mais en vérité c’est la façon dont je suis programmé, comme mon absence d’inclination pour le suicide.

HART : Chance pour moi : il fallait que je choisisse ce jour pour te connaître. En trois mois je ne t’ai pas entendu parler et…

COHLE : Tu as demandé.

HART : Et maintenant je te supplie de la fermer.

COHLE : J’ai un sale goût dans la bouche ici. Aluminium, cendres, comme si on pouvait goûter la psychosphère.

Ce dialogue est tout bonnement bluffant, tant par son contenu que par la manière dont il est amené. La série donne effectivement matière à réflexion et à analyses, et ce pas uniquement pour les plus zélés d’entre nous. Une oeuvre est riche de ce que le lecteur y apporte et, en l’occurrence, True Detective, dans ses plans comme dans ses dialogues, nous offre une lecture multiple, en profondeur, de ce qu’elle peut être et nous, en tant que spectateurs, nous ne cessons d’y participer. Comme le disait Borges pour Hamlet de Shakespeare, chaque oeuvre est plus riche après avoir été produite car elle est nourrie par d’autant plus d’interprétations et de lectures. Ici, tout cela est permis en grande partie par ce sous-texte des séries que constituent les images en arrière-plan, fait particulier de True Detective qui en use. Les détails dans cette série sont, par définition, minutieusement déposés et difficilement repérables, ils sont des représentations régulières que l’on n’explicite pas. Des images clés, obsessionnelles que le spectateur finit par repérer et coller bout à bout pour se constituer une explication.

En outre, il y a une forte dimension allégorique et philosophique dans True Detective. Au cœur même de l’intrigue, c’est bel et bien une histoire de meurtre d’enfants mais aussi d’occultisme à laquelle doivent faire face deux enquêteurs pas mal dépassés par ce qui leur arrive. S’ensuit donc une réflexion sur la nature du mal, sur l’idée de soi et des autres, des monstres auxquels on fait face et ceux que l’on crée, mais aussi, presque en filigrane, la relation d’amitié. La violence est insupportable, mais quand elle est commise sur les enfants, elle est unanimement ressentie comme aberrante, maléfique. Rust et Marty ont tous deux une relation particulière avec l’enfance et donc, par extension, entre eux, et c’est cette relation qui les différencie et explique leurs actions. La série s’étale sur une dizaine d’années et lorsque l’on finit par apprendre ce qui se trame dans le cercle familial de Rust et Cohle, l’intrigue prend une autre épaisseur. Mais en ce qui concerne ces meurtres abominables, comment en parler sans voyeurisme ? True Detective y parvient par le non-dit ainsi que par les regards, et a fortiori les regards de personnages précis dans des plans précis qui nous permettent d’établir une approche différente de ces mêmes personnages.

En somme, True Detective manie les codes du policier et du thriller psychologique à merveille, le malaise que l’on ressent à certains moments est parfaitement voulu et dosé, les dialogues sont particulièrement bien travaillés au même titre que la réalisation. De bout en bout, True Detective est une véritable claque : scénaristique, visuelle et psychologique. Une formidable réussite.

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94s kid. Je vis d’art, d’astres et d’eau fraîche. Je suis, semble-t-il, attachée à la littérature, aux séries et aux langues (entre autres choses tout aussi folles). Je combats les caprices des mots sur le champ des idées coincées sur la langue. Je peux faire d’une série un long film de quatorze heures et la traduction, c’est sacré !
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