Tenet : Déterminisme narratif ?

21/09/2020

Titre : Tenet

Réalisateur : Christopher Nolan

Avec : John David Washington, Robert Pattinson, Elizabeth Debicki, ...

Genre : Thriller

Durée : 2h30

Nationalité : États-Unis

Sortie : Août 2020

Résumé : Muni d'un seul mot – Tenet – et décidé à se battre pour sauver le monde, notre protagoniste sillonne l'univers crépusculaire de l'espionnage international. Sa mission le projettera dans une dimension qui dépasse le temps. Pourtant, il ne s'agit pas d'un voyage dans le temps, mais d'un renversement temporel…

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On aura érigé maintes fois Christopher Nolan en tant que sauveur du cinéma par le biais de « Tenet », premier vrai blockbuster estival. Et s’il est devenu de bon ton de se moquer de certaines récurrences thématiques (quelque chose de régulier quand un cinéaste joue la garde de l’auteur dans un milieu grand public), force est d’admettre que son Tenet est effectivement un autre grand film à rajouter à son actif, et ce grâce aux réflexions habituelles de son réalisateur.

Attention, cette critique abordant certains points centraux du film, il est recommandé de la lire après son visionnage.

Commençons par déjouer une constante quand l’on parle de Nolan : non, ses films ne sont pas compliqués et ne cherchent pas à l’être. C’est même un paradoxe en soi : reprocher à un réalisateur d’expliquer ses principes quand il introduit certains concepts pas à la portée de tout le monde et en même temps de ne pas assez souligner son contenu quand celui-ci laisse une part plus à la portée du public. Tenet n’est, en ce sens, pas un film réellement difficile à appréhender mais juste porteur de concepts pouvant prêter à confusion si l’on ne prête pas attention aux propos des personnages ou qu’on ne fait pas attention aux répétitions visuelles, comme l’utilisation antinomique des couleurs rouge et bleu pour souligner les deux cours du temps.

C’est d’ailleurs ce qui rend le cinéma de Nolan passionnant : ce qui le passionne dans son rapport au temps et sa façon de jouer avec celui-ci n’est pas la simple esbroufe cinématographique mais ce que cela permet de raconter sur l’être humain. Ainsi, on peut noter cette répétition dans son cinéma que chacun de ses personnages court après le temps, que ce soit pour sa mémoire (Memento), appréhender son deuil (Inception), sauver le monde en espérant revoir sa famille (Interstellar) ou tout simplement survivre (Dunkerque). Ici, ce jeu à double temporalité permet surtout de renvoyer son héros à sa nature même de personnage principal.

C’est quelque chose qui mérite d’être souligné : si le Protagoniste n’a pas de nom, c’est qu’il est pure abstraction, une fonction qui doit agir pour le bien et l’oblige à être dépouillé d’humanité. Mais loin d’en faire une coquille vide, cela l’enrichit. Nolan joue au méta avec le film d’espionnage et cherche à rendre ses personnages humains. C’est d’ailleurs aussi bien en sauvant Kat et en se rapprochant de Neil que le Protagoniste ne devient plus simple personnage mais surtout figure humaine à part entière, loin de sa figure de super agent qui ne peut qu’être balancé autour du monde et suivre les ordres donnés.

L’un des autres points centraux du film semble ainsi être une forme de déterminisme pure. Concernant le Protagoniste, ce déterminisme passe par une opposition à sa simple fonction. Cela rappelle la façon dont, pour parler d’un autre blockbuster d’espionnage, Brad Bird utilisait son passage derrière la caméra de « Ghost Protocol » pour montrer des personnages qui cherchent à échapper aux ordres simples du « metteur en scène » (cf l’évasion d’Ethan Hunt). Le Protagoniste cherche à échapper à son rôle, son obligation d’être un simple outil qui doit agir sans avoir plus d’informations. L’autre forme de déterminisme passe par Kat, cette jeune femme qui se doit de se confronter à un mari violent, pur exemple de masculinité toxique, et parvient à s’affranchir elle-même en devenant sa représentation d’un espoir d’avenir meilleur. C’est d’ailleurs l’interprétation mesurée mais pourtant chargée d’Elizabeth Debicki qui parvient à rendre déchirante sa destinée et à en faire un des personnages les plus passionnants du cinéma Nolanien, avec ses deux autres comparses de jeu (Charismatique John David Washington donc mais également splendide Robert Pattinson).

Le rapport au déterminisme passe également par son méchant, tout en parvenant à relier la nature méta du genre d’espionnage ainsi qu’un questionnement intéressant sur les obligations face aux erreurs de l’Histoire. Sator est en effet russe et déclare que ses informations et sa richesse viennent de sa jeunesse où il fut contacté par le futur dans un territoire nucléaire. C’est donc sur les restes d’un endroit marqué par les conséquences de la Guerre Froide que se trouvent les causes d’une menace pouvant anéantir l’humanité. De quoi résonner par rapport à l’explosion de films d’espionnage durant cette époque mais surtout rappeler l’aspect cyclique de l’histoire, à la façon du récit du film même, et la crainte de mêmes menaces se répétant en boucle en oubliant l’existence de certaines sous couvert d’un passé révolu.

Ce jeu de rappels aussi bien intra qu’extra diégétiques permet d’assurer l’épaisseur d’un film faussement dense mais néanmoins riche en réflexions, tout en se permettant d’offrir un spectacle des plus prenants et ce sans jamais oublier son humanité. Là où certains réalisateurs se sentent obligés de surligner les émotions pour les faire exister, Nolan évite le pathos et va dans l’essentiel, que ce soit entre le Protagoniste et Neil (leur dernier dialogue, tout simplement déchirant) ou Kat et son fils (peut-être Neil jeune ?). La sensibilité du long-métrage passe ainsi par cette quête d’humanité et de sensibilité, pourtant bien présente dès le Protagoniste, permettant de l’affirmer au final comme individu à part entière et surtout maître d’un jeu dont il ne devait être que pion avant de gagner en s’échappant.

C’est cette fuite perpétuelle, du temps, du destin et d’un déterminisme écrasant qui permet de conférer à Tenet son humanité et cette chaleur aussi modeste qu’une flamme de bougie pouvant néanmoins allumer aussi bien une salle entière qu’un simple cœur. Christopher Nolan continue d’asseoir son statut d’auteur dans le domaine du blockbuster grand public et rend un film tout simplement fou tant on se dit que, sans le nom devenu prestigieux de son créateur adossé au titre, celui-ci serait tout bonnement impossible à financer dans son état actuel. Visuellement exceptionnel et scénaristiquement riche (et bien loin d’être aussi confus que ce que l’on prétend), Tenet constitue une éclaircie cinématographique importante dans un ciel assombri par les événements actuels. Sans nécessairement être le film de l’année ou le meilleur de Nolan, il reste purement et simplement un indispensable à voir sur grand écran.

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Amoureux du cinéma, je suis belge, pas drôle et végétarien (dans cet ordre ^^). Le septième art est ma grande passion et j’adore parler films, qu’importe leurs styles.
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