The Irishman : Les gangsters et la Mort

28/09/2020

Titre : The Irishman

Réalisateur : Martin Scorsese

Avec : Robert De Niro, Al Pacino, Joe Pesci, ...

Genre : Drame, thriller

Durée : 3h29

Nationalité : États-Unis

Sortie : Novembre 2019

Résumé : Cette saga sur le crime organisé dans l'Amérique de l'après-guerre est racontée du point de vue de Frank Sheeran, un ancien soldat de la Seconde Guerre mondiale devenu escroc et tueur à gages ayant travaillé aux côtés de quelques-unes des plus grandes figures du 20e siècle. Couvrant plusieurs décennies, le film relate l'un des mystères insondables de l'histoire des États-Unis : la disparition du légendaire dirigeant syndicaliste Jimmy Hoffa. Il offre également une plongée monumentale dans les arcanes de la mafia en révélant ses rouages, ses luttes internes et ses liens avec le monde politique.

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Il suffit parfois de comparer le premier et le dernier plan d’un film pour pleinement appréhender la force de sa narration et c’est le cas pour le dernier film de Martin Scorsese. En s’ouvrant dans une maison de retraite avec la même déambulation de caméra dont il usait pour sublimer certains lieux, le metteur en scène pose son ambiance en quelques secondes : si ses criminels ont toujours été des morts en sursis, ceux de « The Irishman » ne peuvent qu’attendre cette fin dans un lieu transpirant le morbide à travers l’écran.

En adaptant « J’ai tué Jimmy Hoffa », reprenant les souvenirs de la vie de Frank Sheeran, Scorsese allait s’attaquer à une nouvelle introspection et dans un milieu qu’il a su mettre en scène avec toujours autant de talent. Mais ici, c’est un récit rempli de regrets qui se dessine avec une amertume permanente. Cela rentre en cohérence avec l’utilisation tant décriée du rajeunissement numérique, notamment avec ces corps déjà marqués par les années, les événements et les morts. Celles-ci n’ont jamais rien d’iconique et sont même annoncées de façon laconique par des textes descriptifs, rappelant une nouvelle fois que chaque protagoniste du film est destiné à sa perte suite à sa trajectoire criminelle.

L’histoire de Frank Sheeran s’entremêle à l’Histoire elle-même, notamment par le biais des écrans. Le fait que le film ait été développé par Netflix amène un sous-texte intéressant sur une expérience sociale qui se dresse par le regard à plusieurs de la télévision. C’est par ce médium que se propagent les événements à une époque où l’information circulait autrement mais elle permet une forme de réunion qui semble s’adresser aux détracteurs de la société et de sa politique de diffusion de leurs films. N’allons pas plus loin pour ne pas relancer ce débat qui revient ad nauséam sans que quoi que ce soit n’évolue dans ce sujet.

Ce qui reste toujours aussi passionnant à suivre par contre, c’est ce regard que prend Scorsese pour ausculter les États-Unis dans leur violence la plus profonde, ancrée historiquement à un point où l’on ne peut pas la dissocier de sa culture. Les protagonistes entourant Sheeran sont tous destinés à vivre dans cette violence, le tout dans un milieu misogyne où il est rare de pouvoir s’exprimer librement et faire face aux actions de cet entourage.

C’est ce qui rend le personnage de Peggy si passionnant, sans doute le cœur émotionnel du film. La subtilité avec laquelle Scorsese filme les regards entre Franck Sheeran et sa fille touche à l’implicite, jusqu’au point de basculement. Si Peggy est si silencieuse, c’est bien par passivité face à la lourdeur de ce milieu, jusqu’au point de non-retour. Le jeu intériorisé de Lucy Gallina et Anna Paquin parvient à rendre subtile cette tragédie intime et cette perte d’un père dont le milieu criminel aura fini par l’atteindre même dans son refuge familial.

Ce point nous permet de faire le lien avec la qualité d’interprétation du casting. En effet, si l’on s’attendait évidemment à de la solidité de la part de monstres sacrés comme Robert De Niro, Al Pacino et Jo Pesci, il faut bien avouer que cela fait du bien de les voir autant à fond dans leur rôle tout en évitant une forme de surjeu qui aurait pu sonner bien factice, surtout au vu de l’utilisation de la technologie de rajeunissement dans le long-métrage. Si l’imperfection de cet usage rend certains plans visibles dans leur effet ou si les mouvements démontrent le véritable âge des protagonistes, cela parvient néanmoins à fonctionner aussi bien par la mise en scène de Scorsese que la finesse d’interprètes qu’on n’avait plus vu aussi bons depuis un bon moment.

Bien évidemment, le film a fait parler de lui par sa longue durée, dépassant de peu les 3h30 de métrage. On pourrait argumenter que cela ne fait que trente minutes de plus que le film ayant emmagasiné le plus d’entrées en salles de l’Histoire malgré la vacuité de son scénario mais surtout, cela participe à l’expérience du film. On ressent cette durée, faite pour bien permettre de suivre tout le destin de cet homme jusqu’à une fin qui a une saveur aussi bien de libération que de tristesse, le tout avec une douleur qui peut (et on peut le comprendre) rebuter certains spectateurs.

Car en effet, « The Irishman » n’est pas une œuvre facile, loin de là. C’est un film d’une profonde tristesse qui ne dissimule jamais qu’il sert de miroir face à cette fin à laquelle nous refusons tous de penser. Néanmoins, c’est sans doute par son regard au-delà de l’inéluctable que se dessine une sourde tragédie superbe par ses angoisses. Dès lors, on peut reconnaître que Martin Scorsese s’est une nouvelle fois surpassé dans un long-métrage que l’on conseille à la fois par ses nombreuses richesses et déconseille par sa façon de nous achever dans une ambiance mortifère une fois le générique entamé. Néanmoins, les personnes qui oseront traverser ce fleuve de douleur avec Franck Sheeran seront récompensées par la découverte d’un Grand Film à part entière.

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Amoureux du cinéma, je suis belge, pas drôle et végétarien (dans cet ordre ^^). Le septième art est ma grande passion et j’adore parler films, qu’importe leurs styles.
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