Pieces of a Woman – Puzzle d’une vie après la tragédie

25/01/2021

Titre : Pieces of a Woman

Réalisateur : Kornél Mundruczó

Avec : Vanessa Kirby, Shia LaBeouf, Ellen Burstyn, Molly Parker, Sara Snook, Iliza Shlesinger, Benny Safdie, ...

Genre : Drame

Durée : 2h06

Nationalité : Américain, canadien, hongrois

Sortie : 7 janvier 2021 (Netflix)

Résumé : Après un accouchement à la maison catastrophique, une femme sombre dans un abîme de chagrin, se coupant de son partenaire et de sa famille.

En exclusivité sur Netflix, Pieces of a Woman est une œuvre tout simplement bouleversante qui aborde avec pudeur et habilité un sujet fort. Dans son nouveau film, le réalisateur hongrois Kornél Mundruczó -son premier en anglais- raconte l’histoire tragique d’un jeune couple qui perd brutalement son enfant à la naissance. Acquis par la plateforme de streaming lors de sa projection au festival de la Mostra de Venise, le long-métrage trouve toute sa force dans la performance tant éblouissante que déchirante de Vanessa Kirby, pour laquelle elle a été récompensée de la Coupe Volpi de la Meilleure interprétation féminine. Ce portrait poignant d’une femme endeuillée tentant à sa manière de reconstruire le puzzle de son existence après un drame si dévastateur est d’une intensité émotionnelle rare face à laquelle il est difficile de rester de marbre.

Le film s’ouvre à Boston en plein mois de septembre. Martha et Sean s’apprêtent à devenir parents. Sean (Shia LaBeoeuf) est ouvrier sur le chantier de construction d’un pont, lorsque nous le rencontrons il termine sa journée de travail et se réjouit de l’arrivée imminente de sa petite fille. De son côté, Martha (Vanessa Kirby) est entourée de ses collègues de travail dans son bureau, de ballons roses et de gâteaux pour célébrer l’heureux événement à venir. C’est son dernier jour avant son congé maternité. Elle n’est toutefois pas mécontente de quitter ces effluves étouffants de félicitations pour aller retrouver sa mère Elizabeth (Ellen Burstyn) et son compagnon chez le concessionnaire pour un achat de dernière minute, essentiel pour leur vie de futurs parents. Le couple a opté pour un accouchement à domicile et ce soir-là, les premiers signes se font sentir. Martha a des contractions. Le moment est venu. Le matériel est prêt tout comme la musique choisie avec soin. Sean appelle leur sage-femme avec qui ils ont répété l’événement mais celle-ci a un contretemps. Un premier imprévu. C’est finalement Eva (Molly Parker) qui assistera le couple. La sage-femme remplaçante arrive, dispose son matériel dans l’appartement. Sa voix apaisante emplit l’espace et pourtant la tension s’intensifie indéniablement.

Débute alors un plan séquence de vingt-cinq minutes. Avec une maîtrise impressionnante, Kornél Mundruczó retranscrit avec un réalisme et une justesse bluffants le miracle de l’accouchement, dans toute sa joie et son supplice. Cet événement qui, peu importe le nombre d’heures passées à tenter de le planifier minutieusement, demeure aussi imprévisible que spontané. Dans cette séquence authentique, le cinéaste capture avec virtuosité le paradoxe même de la vie, toute sa beauté, toute sa violence. Une séquence ininterrompue aussi époustouflante qu’exténuante qui nous plonge dans l’intimité du couple. En effet, la caméra de Benjamin Loeb est constamment en mouvement, venant placer le spectateur au milieu de cette pièce avec Martha, Sean et leur sage-femme, comme un témoin impuissant de ce qui se déroule sous ses yeux. De l’autre côté de l’écran, notre cœur se serre en même temps que le leur, leur angoisse devient la nôtre. Les cris de Martha se succèdent. Sean, nerveux, court dans l’appartement d’une pièce à l’autre, s’agenouille aux côtés de sa compagne, la soutenant de son mieux. Nous les observons, impuissants, passer de l’excitation à la panique totale lorsque les battements du cœur de leur bébé disparaissent peu à peu. Puis l’espoir et la délivrance surviennent : le bébé respire, pleure, sa mère le prend dans ses bras, son père le prend en photo. Mais l’expression terrifiée sur le visage de la sage-femme nous indique que quelque chose ne va pas. Le choc est brutal : le pire est arrivé. En un instant, la vie de Martha et Sean a volé en éclats.

Le reste du film se focalise sur l’après, ce qui succède au drame. La vie se poursuit, les saisons se succèdent comme l’illustrent des dates accompagnées de l’image du pont en construction. Le monde continue de tourner alors que celui de Martha et Sean semble s’être arrêté. C’est toute la cruauté de la vie. Au cours des mois suivant la tragédie, Kornél Mundruczó enferme le couple dans une atmosphère froide et intimiste où les silences pesants dissimulent de nombreux non-dits alors que chacun tente d’affronter le deuil à sa manière. Sean trouve une alliée inattendue en la personne d’Elizabeth -qui n’a jamais caché son aversion pour le compagnon de sa fille. Comme lui, elle entend bien intenter un procès à la sage-femme car quelqu’un doit payer pour cette tragédie. Il faut un coupable. De son côté Martha est brisée, elle se referme sur elle-même tandis que l’absence pesante de cet être qui n’a jamais vraiment été là conduit irrémédiablement à la désintégration de son couple.

Face à la tragédie, le couple se brise et finit par sombrer. Si la façon dont ils se sont rencontrés et sont tombés amoureux reste un mystère, leur amour semblait assez fort pour surmonter le choc de leurs classes sociales. Mais l’image de couple uni affichée lors de l’accouchement vole en éclats face à la tragédie. Uni par la naissance de cet enfant, le couple semble brisé à jamais par sa perte. Ils ne parviennent pas à faire front commun pour affronter cette terrible épreuve, au contraire ils s’enlisent dans le conflit plutôt que d’adopter une forme de communication qui pourrait les aider à surmonter ce drame ensemble. De cette manière, le film expose avec une certaine justesse la façon dont chaque personne aborde différemment le deuil, en particulier homme et femme. En effet, quoi que l’on en dise, le deuil reste un voyage solitaire. Chaque personne dans cette histoire, comme dans la vraie vie, a sa propre version du deuil : c’est une épreuve singulière et individuelle. Face à son deuil, Sean s’enfonce. Ses crises émotionnelles l’engloutissent et ses démons intérieurs ressurgissent. Car en plus de cette perte tragique, le compagnon de Martha est un alcoolique en convalescence et il se voit confronté à la tentation constante de replonger. Impulsif, immature, violent, Sean retombe dans ses tendances autodestructrices après le drame. Toutefois, le film finit par l’abandonner pour se concentrer sur Martha, car comme l’indique le titre, il s’agit surtout de l’histoire d’une femme tentant de recoller les morceaux de son existence brisée par la brutalité de sa perte.

Martha intériorise toute sa peine alors qu’elle connaît le plus grand traumatisme de sa vie. C’est ce que lui reprochent Sean et ses proches qui voudraient la voir extérioriser sa souffrance, comme s’ils voulaient lui imposer la manière de faire son deuil. Ainsi, tandis qu’elle tente tant bien que mal de reprendre le contrôle de sa vie, Martha doit se confronter à son compagnon en pleine crise émotionnelle et à sa mère envahissante dont la mémoire commence à flancher, avec qui elle entretient une relation conflictuelle. Les conflits se succèdent entre eux, que cela soit pour l’orthographe du prénom de leur fille, les modalités de son enterrement ou la bataille juridique dans laquelle Sean et Elizabeth veulent désespérément se lancer afin de donner un semblant de sens à leur perte. Martha se replie sur elle-même, s’isole, tentant d’échapper aux regards compatissants devenant pesants alors que son corps porte encore le poids de la grossesse. Kornél Mundruczó n’explicite jamais les pensées de son héroïne, seuls ses silences, ses regards, reflètent son tourment intérieur. En effet, Martha semble avoir du mal à articuler des mots pour exprimer la peine qu’elle éprouve. Elle ne parvient pas à mettre des mots dessus, des mots qui pourraient y convier un sens. Alors elle avance en solitaire, cherchant du mieux qu’elle peut à se stabiliser pour ne pas se laisser totalement engloutir par le chagrin. Elle trouve une échappatoire dans les pommes et leurs pépins qu’elle essaye de faire germer, de leur donner la vie, de se prouver qu’elle est capable de donner la vie malgré tout. Un symbolisme pas très subtil mais d’une grande tendresse.

C’est dans l’impressionnante performance de Vanessa Kirby que Pieces of a Woman trouve toute sa force. L’actrice qui avait illuminé les deux premières saisons de The Crown dans le rôle de la Princesse Margaret se donne corps et âme devant la caméra de Kornél Mundruczó. Son engagement est total, tant sur le plan émotionnel que sur le plan physique, notamment dans la séquence de l’accouchement. De plus, son interprétation est extrêmement réaliste, transmettant toute la détresse de son personnage, mais également toute la complexité des sentiments ressentis face à une telle perte. Si elle est épaulée par une distribution brillante, notamment par une Ellen Burstyn particulièrement touchante, Vanessa Kirby constitue toute l’âme de ce long-métrage. Les nuances de la souffrance de Martha sont multiples et complexes. Elle est en colère mais refoule sa rage en se murant dans le silence, alors que le brouhaha constant des opinions des autres sur son expérience l’assourdit. D’autant plus que la culpabilité l’envahit, considérant ce drame comme un échec de sa part.

Ainsi, nous observons cette femme affronter son deuil par elle-même, à son rythme, puis se reconstruire toujours par elle-même jusqu’à sortir changée de cette terrible tragédie. En effet, ce drame lui permet de s’émanciper à la fois de son compagnon et de sa mère pour atteindre finalement une certaine paix intérieure. De plus, Martha comprend bien que pointer du doigt un coupable ne ramènera pas sa fille, ne remplacera pas la pièce manquante dans le puzzle de son existence causé par cette tragique perte. Son travail de deuil trouve un nouveau sens lors du procès, quand elle réalise que pour avancer, elle n’a pas à oublier cet être qu’elle a aimé si fort, même si ce fut bref, mais que bien au contraire c’est en se souvenant de cet amour unique qu’elle a ressenti qu’elle parviendra à remettre sa vie sur les rails, plutôt que de se laisser broyer par ce sentiment constant d’une perte douloureuse.

Dans ce film aux allures de mélodrame, Kórnel Mundruczó aborde le deuil périnatal avec empathie et donne une voix à ce sujet bien souvent réduit au silence. Une œuvre personnelle pour le cinéaste, puisque le remarquable scénario de Kata Wéber -sa compagne- fait écho à leur propre expérience, à leur propre peine. Ils connaissent la souffrance à laquelle Martha et Sean sont confrontés, elle fut la leur. Avec habilité et compassion, le couple explore à quel point un tel choc peut vous faire vous sentir impuissant et vous isoler du reste du monde. A travers l’histoire de Martha résonne le cruel vécu de nombreuses femmes. Mais son histoire reflète également toute la résilience et la force dont les femmes peuvent faire preuve dans de telles circonstances.

De plus, au lieu de se concentrer sur le procès intenté contre la sage-femme -dont il n’y a en réalité rien à gagner, car rien ne pourra jamais combler une telle perte-, Kórnel Mundruczó préfère s’attarder, par le biais d’une mise en scène soignée et intimiste, sur la désintégration du couple suite au drame et sur le chemin parcouru par une femme pour transcender son deuil et se reconstruire. Toutefois, certaines interrogations restent sans réponse, nous ne connaîtrons ainsi pas les raisons du choix d’accoucher à domicile du couple ou même l’origine de leur relation. Malgré cela, le long-métrage demeure d’une force absolument bouleversante.

En conclusion, Pieces of a Woman est une représentation intimiste et déchirante du deuil périnatal. Kórnel Mundruczó et Kata Wéber font de nous les témoins impuissants de l’horreur vécue par un couple puis de la reconstruction petit à petit d’une femme. Une tragédie reflétant toute l’injustice et la violence de la vie. Ce film est en vérité un portrait terriblement touchant d’une expérience universelle, porté par la performance bouleversante de Vanessa Kirby. C’est avec intelligence, pudeur et virtuosité que le cinéaste aborde un sujet fort dans cette œuvre pleine de beauté, de poésie et d’émotion. Il est vivement recommandé d’avoir des mouchoirs à portée de main face à cette œuvre puissante d’une intensité émotionnelle saisissante.

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Bercée par la magie de Disney, j’aime me perdre à imaginer et créer de belles histoires. Je passe le plus clair de mon temps libre assise dans une salle de cinéma et l’actu ciné suffit à égayer ma petite journée.
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