Promising Young Woman – La vengeance d’une femme

06/06/2021

Titre : Promising Young Woman

Réalisateur : Emerald Fennell

Avec : Carey Mulligan, Bo Burnham, Alison Brie, Adam Brody, Jennifer Coolidge, Laverne Cox, Connie Britton, Chris Lowell, Max Greenfield, Alfred Molina, Molly Shannon, ...

Genre : Thriller, drame, comédie

Durée : 1h54

Nationalité : Américain

Sortie : 26 mai 2021

Résumé : Tout le monde s’entendait pour dire que Cassie était une jeune femme pleine d’avenir…jusqu’à ce qu’un évènement inattendu ne vienne tout bouleverser. Mais rien dans la vie de Cassie n’est en fait conforme aux apparences : elle est aussi intelligente que rusée, séduisante que calculatrice et mène une double vie dès la nuit tombée. Au cours de cette aventure passionnante, une rencontre inattendue va donner l’opportunité à Cassie de racheter les erreurs de son passé.

Avec une Carey Mulligan vengeresse sur fond d’une reprise au violon angoissante de « Toxic » de Britney Spears, la bande-annonce de Promising Young Woman était d’une efficacité redoutable et avait de quoi retenir l’attention et attiser la curiosité. Récompensé de l’Oscar du meilleur scénario original, ce revenge-movie ancré dans l’ère post- #MeToo a vu sa sortie longuement repoussée en raison de la crise sanitaire mais aura finalement eu le droit à une sortie en salles. Il s’agit du premier long-métrage de sa très polyvalente scénariste et réalisatrice, Emerald Fennell. Vue en tant qu’actrice dans le rôle de Camilla Parker-Bowles dans les saisons 3 et 4 de The Crown, la britannique a également été showrunneuse de la saison 2 de Killing Eve. Et pour un premier long-métrage, il faut dire que Promising Young Woman, également produit par Margot Robbie et sa société de production LuckyChap Entertainment, est une sacrée réussite. Intelligent, cynique, fun et captivant, celui-ci n’a pas peur de déstabiliser voire choquer. Sous couvert d’une esthétique colorée, le film expose des vérités dérangeantes et propose une réflexion cinglante sur une tragédie bien réelle. Une chose à noter à propos de ce film est qu’il n’est probablement pas le film auquel vous vous attendez. Tantôt thriller, tantôt comédie noire avant de mettre un pied dans la comédie romantique puis de plonger dans le drame pur et dur, il est bien difficile de le mettre dans une seule case tant il prend un malin plaisir à mélanger les genres. Décrit à plusieurs reprises par Emerald Fennell comme « un bonbon joliment emballé qui, lorsqu’on le mange, se révèle empoisonné », le long-métrage s’amuse à déjouer toutes les attentes jusqu’à un final déroutant.

Le titre du film fait référence à l’affaire judiciaire Brock Turner dont la décision a fait scandale. En janvier 2015, Brock Turner, étudiant à Stanford, a été arrêté pour avoir violé l’étudiante Chanel Miller, alors qu’elle était inconsciente lors d’une fête universitaire. Turner a été reconnu coupable d’agression sexuelle, mais alors que le procureur requerrait six ans de réclusion, le juge ne l’a condamné qu’à seulement six mois de prison et trois ans de probation, arguant qu’une peine plus lourde aurait eu « un impact sévère » sur la carrière de celui-ci, qualifié de « jeune homme prometteur » (« promising young man » en anglais). Ainsi, à travers son titre protestataire empreint d’une ironie amère,  Promising Young Woman attaque de front ce système, ses auteurs à l’image de Turner et ceux qui permettent à de tels agissements de rester impunis, tout en donnant une voix aux jeunes femmes prometteuses, victimes lésées par un tel système. Emerald Fennell ne propose pas seulement un revenge movie dans l’air du temps, elle fait de la campagne vengeresse de son héroïne contre le statu quo injuste, un miroir nous confrontant aux sombres et tristes réalités de notre société. Le résultat est une satire féministe percutante au style déconcertant qui reste bien longtemps en tête après son visionnage et pousse à avoir certaines conversations sur le monde dans lequel nous vivons.

Cassie Thomas (Carey Mulligan) était autrefois promise à un avenir brillant dans la médecine, jusqu’à ce qu’un drame ne vienne bousculer le cours de son existence et dérouter cet avenir prometteur. A l’aube de la trentaine, celle-ci s’est reconvertie en employée d’un petit café et vit toujours chez ses parents (Clancy Brown et Jennifer Coolidge). Mais, à la nuit tombée, Cassie mène une double vie. La première fois que nous la voyons, elle est affalée sur une banquette dans une boîte de nuit, visiblement ivre. Trois hommes l’observent depuis le comptoir, déblatérant quelques obscénités qu’ils qualifieraient de plaisanteries. L’un d’eux s’approche. Il paraît gentil et lui propose de l’aider à rentrer chez elle. Sauf qu’il ne la ramène pas chez elle. En chemin, il la convainc d’aller plutôt chez lui. Une fois sur place, il commence à profiter de son état d’ébriété et ignore tous ses commentaires sur le fait qu’elle ne se sente pas bien. Soudain, alors que celui-ci pense avoir le contrôle total, les yeux de Cassie s’ouvrent, elle se redresse et demande d’une voix claire et forte qui n’a plus la moindre trace d’alcool : « Qu’est-ce que tu fais ? ». Chaque soir, Cassie enfile un nouveau costume et répète cette même ruse : elle prétend être complètement ivre et vulnérable et chaque soir un homme lui offre son aide tel un preux chevalier avant de généralement se transformer en grand méchant loup. Mais Cassie n’est pas la proie, elle est le chasseur. Derrière son apparence inoffensive, la jeune femme a soif de vengeance et mène une véritable croisade contre les masculinités toxiques et le système tout entier qui les protège, en la mémoire de sa meilleure amie, Nina.

Parallèlement à sa mission vengeresse, Cassie recroise le chemin de Ryan Cooper (Bo Burnham), un ancien camarade de classe à l’école de médecine qui l’invite à sortir. Ryan est gentil et attentionné, et leur complicité est évidente. Les deux se rapprochent doucement et Cassie commence peu à peu à baisser ses défenses après des années d’une vie en solitaire. Mais la question devient alors de savoir si celle-ci peut réellement concilier sa quête de vengeance et un potentiel épanouissement de sa propre vie.

Attention si vous n’avez pas regardé le film, le reste de cette critique contient quelques spoilers.

Promising Young Woman trouve toute sa force dans son héroïne, dont la caractérisation finement établie par Emerald Fennell se voit sublimée par l’interprétation phénoménale de Carey Mulligan. Réservée et discrète le jour, Cassie semble comme éteinte, donnant le sentiment de ne pas être là où elle devrait être. C’est à la nuit tombée qu’elle semble recouvrer toute sa vitalité, parée de ses différents costumes de justicière. Elle devient alors sournoise, calculatrice et redoutable, faisant d’une féminité exacerbée et de son apparente délicatesse des armes imparables. Si sa ruse est méticuleusement préparée et ses pièges savamment tendus, Cassie ne recourt jamais à la violence, préférant frapper sur le terrain psychologique de ses « victimes ». L’objectif ? Faire imprimer à ces messieurs, une bonne fois pour toutes, le concept de consentement. Peu à peu, il devient toutefois évident que la croisade vengeresse entreprise par Cassie fait écho à un terrible évènement traumatique. Certes, ses actions sont étranges, malveillantes et très sûrement répréhensibles, mais elles sont surtout l’expression de la rage et du deuil qui la consument de l’intérieur. Elle se cache derrière une attitude désinvolte et un humour sardonique mais son regard porte à chaque instant le poids du passé, sa colère ainsi que sa douleur. Cassie est comme coincée dans sa vie, incapable de passer à autre chose, elle est hantée par les remords et les erreurs passées, hantée par ce drame ayant conduit au déraillement de sa vie, hantée par le spectre de sa meilleure amie Nina qui plane continuellement sur son existence. Ses activités nocturnes prennent tout leur sens à mesure que le voile est levé sur les détails de l’événement traumatique en question. Cassie n’est pas une super-héroïne, juste une victime collatérale endeuillée, convaincue de faire ce qui est juste. Pourtant, elle semble être la seule à encore porter le poids et le souvenir de cette tragédie face au déni collectif des responsabilités qui entoure les faits. Mais ses retrouvailles impromptues avec Ryan, la reconnectant directement avec ce passé, deviennent une opportunité inespérée d’assouvir sa soif de vengeance et de justice.

D’une présence captivante, Carey Mulligan apporte nuance et crédibilité à ce personnage grâce à son habilité remarquable à embraser ses différentes facettes. En constante réinvention, Cassie est une protagoniste mystérieuse, nuancée et imprévisible : tantôt barista adepte de sucreries en tout genre et de musiques pop, tantôt justicière aussi rusée que redoutable. Mais sa réalité derrière les façades est celle d’une femme profondément traumatisée, dont les actions teintées d’autodestruction sont motivées par le deuil et la rage. Un rôle qui permet à Carey Mulligan (Gatsby le magnifique, Drive, Une éducation, Never Let Me Go), plus charismatique que jamais, de faire briller tout son talent qui n’est plus à prouver depuis bien longtemps. Sa performance absolument époustouflante lui a d’ailleurs valu une nomination on ne peut plus méritée aux Oscars 2021 dans la catégorie Meilleure actrice.

Pour incarner les « cibles » de Cassie, Emerald Fennell a réuni une distribution masculine stratégique. En effet, ces autoproclamés « nice guys » sont des visages familiers, des acteurs appréciés et connus de tous pour avoir incarné des personnages drôles et sympathiques par le passé. On retrouve ainsi Adam Brody (alias Seth Cohen de Newport Beach), Max Greenfield (alias Schmidt de New Girl), Chris Lowell (vu dans Veronica Mars et Glow) ou encore Christopher Mintz-Plasse (vu dans Superbad). En raison de leurs rôles précédents, nous sommes plus ou moins conditionnés à les percevoir comme de « bons » ou « gentils » garçons. Mais le but est justement là : Emerald Fennell instrumentalise leur familiarité rassurante pour mieux subvertir l’idée de ce à quoi ressemble un prédateur. Tous pourraient potentiellement être les héros d’une comédie romantique mais ici ils sont des loups déguisés en agneaux. Une manière intelligente et astucieuse de montrer comment, dans la vie réelle, tout le monde peut être une personne mal intentionnée voire un prédateur ; car ces « méchants » sont des gens ordinaires de la vie quotidienne, des personnes de professions respectées tels que des médecins et malgré leurs apparences ou statuts dans la société, leurs actes sont tout aussi condamnables.

De manière plus générale, le scénario affûté d’Emerald Fennell se focalise sur la perception du concept même du « type gentil », pour mieux l’annihiler par la suite. Le stratagème de Cassie est le moyen utilisé pour l’exposer à la vue de tous, révélant l’affreuse réalité derrière les apparences respectables. Il faut voir le changement d’attitude de ces messieurs lorsqu’ils réalisent qu’elle n’est pas réellement ivre, leur confiance et sentiment de puissance se transforment alors en effroi. Mais même une fois la main prise dans le sac, ils refusent d’assumer les faits, continuant de plaider la carte du « mais je suis un type gentil ». L’idée est de démanteler la perception de la société de ces hommes prétendument éduqués, mais également celle qu’ils se font d’eux-mêmes en les obligeant à être confrontés à la réalité et à la violence de leurs actes.

Toutefois, les hommes ne sont pas les seules « cibles » de la quête de Cassie dont le but est de faire en sorte que chaque participant au drame prenne conscience de la façon dont il a fait défaut à Nina. Sa première cible, Madison (Alison Brie), une ancienne camarade de classe, rappelle que les femmes peuvent être tout aussi complices. Madison débite clichés après clichés issus d’une certaine misogynie intériorisée, venant reprocher certains comportements de la victime à défaut de ceux de l’agresseur. C’est un discours encore tristement commun que le film expose très bien, celui selon lequel l’état d’ébriété d’un jeune homme serait une potentielle excuse tandis que celui d’une jeune femme invoquerait un manquement de sa part. L’autre cible féminine de Cassie, la doyenne Walker de son ancienne université (Connie Britton), invoque quant à elle une situation récurrente de « ses dires à elle contre ses dires à lui » pour justifier son inaction. Une telle justification présuppose que de nombreux jeunes hommes voient leur réputation salie par de fausses accusations, alors que dans les faits une infime minorité des accusations s’avèrent fausses et que le réel problème est qu’une grande majorité des véritables agressions ne sont pas signalées ou ne font pas l’objet d’une enquête. Seulement 35 % de toutes les agressions sexuelles seraient signalées à la police, d’après une étude du Bureau américain des statistiques de la justice de 2018. Pour faire payer à ces deux femmes le prix de leur complicité indirecte, Cassie monte deux combines monstrueuses afin de les confronter à leurs manquements et les faire reconnaître leurs fautes. Il est toutefois assez troublant et quelque peu regrettable de voir l’héroïne punir plus sévèrement les deux femmes que les hommes, qui eux ne semblent subir que des réprimandes alors qu’ils sont les réels agresseurs.

Plus largement, Promising Young Woman met en lumière les failles du système judiciaire en ce qui concerne les agressions sexuelles. La visite de Cassie à l’avocat Jordan Green (Alfred Molina) expose notamment comment ce système est orienté pour protéger les jeunes hommes accusés, en discréditant les victimes ou en ne les prenant pas au sérieux. Ainsi, en fin de compte, le film suggère que le réel coupable n’est pas foncièrement une personne en particulier mais plutôt un système tout entier et les mentalités qui l’alimentent auxquelles nous avons tous déjà été confrontés d’une manière ou d’une autre.

Dès la première image, Emerald Fennell subvertit de manière ludique et audacieuse un sujet on ne peut plus sérieux. La scène d’ouverture, par exemple, montre en gros plan des hommes se déhanchant sur « Boys » de Charli XCX, à la manière dont d’autres productions ont l’habitude de filmer des femmes dans un contexte similaire. Ici c’est absurde et grotesque, mais c’est bien le but recherché. Avec une ironie acerbe et un parti pris assumé, la cinéaste se complaît à inverser les rôles, démanteler les codes du genre et déjouer toutes les attentes pour mieux faire entendre le cri de la colère féminine. Trompeur de bout en bout, à l’image de notre société, Promising Young Woman prend un malin plaisir à désarmer celui qui se tient de l’autre côté de l’écran : la violence est feinte là où il n’y en a pas comme lorsqu’une traînée de sang est suggérée alors qu’il ne s’agit que de ketchup, tandis que l’esthétique pop et inoffensive dissimule un récit d’une profonde tristesse et amertume. De plus, le contraste est saisissant entre la palette de couleurs utilisée par Benjamin Kračun pour sa photographie et la réalité du sujet. Espiègle et fallacieux dans ses moindres recoins, le film fait même de sa bande son aux accents pop comprenant des reprises de « Toxic » de Britney Spears, de « It’s Raining Men » des Weather Girls ou encore de « Stars Are Blind » de Paris Hilton, un écho narquois aux thématiques qu’il aborde. Emerald Fennell sait ce qu’elle fait et lorsqu’elle nous sert des clichés ici et là, ce n’est pas pour rien, leur exhibition a l’unique but de les dénaturer. Chaque détail a quelque chose à dire et sous-tend d’une manière ou d’une autre le propos général. Ainsi, la ville où se déroule l’histoire est quelconque pour mieux souligner le fait que de tels comportements et mentalités se retrouvent n’importe où.

Loin de faire dans la nuance ou la délicatesse, Promising Young Woman y va avec de gros sabots histoire de faire passer le message pour de bon. En effet, la subtilité n’est pas de mise mais elle n’est clairement pas recherchée car le sujet est grave et Emerald Fennell tente par ses choix scénaristiques audacieux et sans pitié de marquer les esprits. Ainsi, avec une grande habileté, la réalisatrice jalonne son scénario imprévisible jusqu’à la dernière minute d’un discours engagé percutant teinté de cynisme. Toutefois, si le sujet est très sérieux et délicat, l’œuvre ne manque pas d’humour, un humour noir incisif d’une efficacité tout aussi redoutable que ses dialogues fracassants.

Mais si Promising Young Woman reste dans les esprits bien longtemps après son visionnage, c’est indubitablement en raison de sa fin. Quelle fin ! Elle vous écorche vif et vous laisse pantelant encore en état de choc. Difficile de la voir venir, dépouillée de tout artifice, elle place le spectateur face à l’horreur et à son honnêteté brutale sans autre détour. Sans entrer dans les détails, il est évident que cette fin ne sera pas au goût de tous et divisera profondément. Une controverse tout à fait compréhensible, car aussi brillant que soit ce dénouement, il laisse également planer quelques interrogations quant à son message et à ce qu’il signifie. Fataliste, pessimiste ou juste atrocement réaliste ? En vérité, en dépit du sentiment de frustration qu’elle provoque, cette décision narrative finale fait sens à bien des égards, agissant comme le reflet d’une cruelle réalité.

En conclusion, pour son premier long-métrage, Emerald Fennell propose une œuvre originale, imprévisible, audacieuse et terriblement captivante qui pousse à la réflexion en nous confrontant à des vérités dérangeantes sur le monde dans lequel nous vivons. Extrêmement bien construit et porté par une Carey Mulligan magistrale, ce revenge movie de l’ère post- #MeToo cache derrière sa fausse légèreté un discours engagé tant cinglant que cynique. Ainsi, ce film ne mettra probablement pas tout le monde d’accord, certains l’adoreront, d’autres non, que cela soit en raison de son style, de sa fin ou de son message. S’il n’est pas parfait, son faux rythme lui faisant parfois défaut, Promising Young Woman demeure un film utile en raison des thèmes qu’il aborde et des réalités cruelles qu’il dénonce. Le discours est brutal mais tristement nécessaire. Emerald Fennell ne laisse personne ressortir indemne, car chacun peut potentiellement être rendu complice d’actes dévastateurs même en toute inconscience. Plus que la gent masculine ou un coupable en particulier, c’est un système tout entier et les mentalités qui l’entourent qui sont tenus pour responsables. Surprenant du début à la fin, Promising Young Woman est un film coup de poing mémorable à ne surtout pas manquer !

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Bercée par la magie de Disney, j’aime me perdre à imaginer et créer de belles histoires. Je passe le plus clair de mon temps libre assise dans une salle de cinéma et l’actu ciné suffit à égayer ma petite journée.
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